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La revorche ( historique)

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René

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MessageSujet: La revorche ( historique) Mer 23 Fév 2011 - 19:23




Revorche, en patois bourguignon = grand désordre


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Vous pouvez également laisser un commentaire sur le topic approprié. Un auteur est toujours satisfait de connaître les réactions des lecteurs. Positives ou négatives, il en tire des enseignements pour ses œuvres futures.

La REVORCHE

Avant-propos


Ce qui suit n'est aucunement de l'histoire-fiction. Le déroulement des faits, ici, se passe aisément de l'imagination d’un auteur. Ils sont là, ils font partie de notre patrimoine historique et recouvrent une des périodes sombres de notre passé. Hasard ? Mode ? Démystification ? Besoin de savoir ? Je ne sais ! mais, dans ce millénaire qui débute, les langues se délient, des documents inédits quittent enfin un long anonymat ou sortent de la clandestinité.
Il y a longtemps déjà, il me vint à l'esprit d'écrire une rétrospective des grandes énigmes bourguignonnes, autrement dit celles qui défrayèrent la chronique et firent l’histoire. Je l’ai fait, avec les « Contes de la chouette ». Qui n’étaient en fait qu’histoires, contes, et non Histoire. J’ai donc rectifié le tir, et débuté mes recherches par la période la plus faste des ducs de Bourgogne, les trop fameux Valois. Vu qu’après eux, il n’y eut plus jamais de ducs de Bourgogne. La logique aurait voulu que je commence par celles qui entourent le personnage de Philippe le Hardi, «fondateur» de la dynastie valoisienne des « grands Ducs d'Occident ». Puis que je continue par son fils, son petit-fils, etc.
Mais la logique, en matière de recherches historiques, suit souvent des chemins tortueux. Je ne m'en cache pas : j'ai une tendresse particulière pour Jean sans Peur dont la personnalité ambiguë marqua très fort les siècles suivants.
A ma connaissance, aucun historien ne mit en évidence ce parallèle troublant : la dynastie valoisienne des ducs bourguignons obéit à un cycle étrange. Expliquons-nous :
- Philippe le Hardi règne de juin I364 à avril I404, soit 40 ans.
- Jean sans Peur de juin I404 au I0 septembre 1419, soit I5 ans.
- Philippe le Bon de septembre 1419 à juin I467, soit 48 ans.
- Charles le Téméraire de juin I467 au 5 janvier I477, soit 10 ans.
Ainsi, à chaque règne long en succède un autre s'achevant en tragédie. Et « c'est logique ! », me dit un jour un vieux paysan en retraite qui surveillait d’un œil attentif mes cannes à pêche, lors d'une sortie sur les rives du canal de Bourgogne.
« Ben oui ! C'est logique ! La nature veut que la destinée d'un petit-fils ressemble à celle du grand-père. Car les traits de caractère de l'un se retrouvent toujours dans la personnalité de l'autre. Et rarement dans celle du fils ».
Sur le moment, je n'avais point réagi, me contentant d'approuver d'un vague signe de tête. Puis vint le temps de la mâture. Et aussi le souvenir de cette remarque ô combien pertinente. L'homme n'était point sot. Et, lorsque j'eus l'occasion de le lui dire, son visage s'éclaira d'un étrange sourire, et il me dit alors :
« Si on voulait écouter tout ce que nous savons, nous autres les vieux de la vieille, ils ne se fatigueraient pas à chercher ce qu'ils ne trouvent pas, ces cons-là. Suffit juste de d’mander ! »
Cette fois, j'avais reçu le message, la traduction étant aisée. Alors, je dus ruser, et, sous des prétextes divers, je réussis à lui arracher une partie de son savoir. A savoir, tout ce que des siècles de travail harassant mais aussi de mise à l'écart n'avaient pu autoriser : l’oubli. Ceux-là savaient, et savent encore ( mais plus pour longtemps, les '' jeunes'' ne les écoutent pas, « avec leur portable » ).
Il est donc grand temps que les chroniqueurs engrangent cette connaissance séculaire, orale et secrète.

Il me révéla l'existence de Brulard, que sa famille, dans un lointain passé, avait connu. Par contre, aucun historien ne connaît Brulard. Aucune archive, à ma connaissance, ne mentionne même l'existence de ce personnage. Ce qui ne signifie pas que son existence soit imaginaire.
Car s'il est vrai qu'il fut « agent très secret » de Philippe le Bon, il n'y a guère lieu de s'étonner. Il est patent, reconnu partout et par tous ( même ses pires ennemis) que le prince bourguignon savait utiliser le meilleur de ses sujets. Certains, fort habiles, ou tout simplement plus huppés, reçurent les honneurs afférents à la conclusion d'une « bonne affaire ».
Qui était ce Brulard ? Je ne sais, et ignore même de quel village il était natif, à plus forte raison de quelle contrée. Mais on peut supposer qu'il était bourguignon de souche. Il fut prouvaire, secrétaire de Robert de Rouvres, l'évêque-duc de Langres dont la paierie ecclésiastique englobait Dijon, la capitale des Etats de Bourgogne du Sud, et le berceau de la dynastie valoisienne bourguignonne.
J'aurais pu tiquer, devant cette révélation surprenante. Mais mon interlocuteur insista : « au début, il n'était que secrétaire de l'évêque ». Un de ses secrétaires, devrais-je dire. Un de ces rats de couloir, un de ces lèche-cul qui hantent l'entourage des puissants ? Sans doute ! pourtant, quelque part dans ma mémoire, une alarme se déclencha.
Les révélations du vieux paysan n'étaient point inventées, révélées « comme çà, pour faire plaisir ». Et je me souvins, il n'y avait pas très longtemps, alors que je consultais les archives municipales de Dijon, d'avoir eu en mains un document révélant le fait suivant : Robert de Rouvres, l’évêque de Dijon pour simplifier, était le frère de lait de ... Charles VII. Qui donc, alors, et mieux que lui, pouvait renouer les fils cassés de l'entente franco-bourguignonne ? Qui ? Sinon une personne en qui il aurait une confiance aveugle, quelqu'un de « sa maison »
Réfléchissons : l'importance du poste, évêque-duc de Langres, lui ouvrait grand les portes de la chancellerie bourguignonne, et l'amitié de Nicolas Rolin, alors au début de sa fulgurante ascension.
Rolin à la politique, Robert de Rouvres à la diplomatie : les rôles sont distribués. Et là, aucun doute : ces deux personnages surent s'entourer de gens compétents, intelligents, discrets, efficaces et effacés. Parfois rusés, souvent roués. Brulard fut apparemment de ceux-là. Et, si sa carrière reste méconnue, il sut habilement, nous le verrons, tirer parti de la situation. Servant les intérêts de son évêque, donc ceux de son prince, il sut ne pas oublier les siens. Car si les Grands apprécient toujours et remercient parfois, ils sont toujours d'une ingratitude frisant le mépris. Attitude asseyant d'ailleurs leur renommée.
Brulard le sait. Et il comprend que son avenir dépend de son culot à rappeler aux princes que « toute peine mérite salaire ». Le Prince, loin d'être sot, doit en convenir. Et récompense en fonction des « justes services rendus à sa maison » . Ce qui sous-entend : ceux qui sont à l'honneur ne sont pas forcément les meilleurs serviteurs. Brulard dut plaire à Philippe le Bon, si souvent il l'agaça : son culot, son aplomb, sa prestance, ses succès auprès des femmes, une virilité infatigable effaçaient, et de quelle manière, l'origine modeste du personnage. Elle devait fort amuser l’égrillard Duc de Bourgogne.

Le personnage de Jeunet, dont le patronyme doit ici tout au hasard, n'est pas plus imaginaire que celui de Brulard. Celui-là devait, si j'ai bien compris, être plus ou moins apparenté à la famille de mon informateur. Un lointain aïeul....
A partir de là, évidemment, le chroniqueur doit faire appel à son imagination, car nul n'est en mesure et de rapporter la moindre preuve historique. Ou, à défaut, des faits précis et vérifiables. Alors, me référant aux coutumes de l'époque, j'ai donc imaginé, sans trop dénaturer ( du moins, je le souhaite ), les scènes qui préludent à l'aventure historique du prouvaire Brulard.
Enfin, je voudrais éteindre dès maintenant un procès d'intention. Le frère de Nicolas Rolin, fut évêque avant de devenir cardinal, pourrait très bien endosser l'identité de Brulard. Mais avait-il les compétences nécessaires ? je ne le pense pas ! Néanmoins lui aussi sut profiter de l’ascension de son frère chancelier.
Par contre, et je pense que parfois ils durent user du stratagème, le religieux se faisant passer pour le chancelier, particulièrement dans des négociations locales et d'intérêt purement limité.
Le seul nom de Rolin était un sésame suffisamment puissant pour qu'on oublie de demander preuves d’identité.


Chapitre 1

« La confession »

Vieux, très vieux, trop vieux ! Trahi par l'âge… et si ce n'est par ce fourbe, l’enduré d'une existence que le sort n'avait pas ménagé. Pouvait-il en être autrement quand on naît vilain, que sa destinée impose de retourner la terre pour tenter, tant mal que bien, lui arracher de quoi subsister, faute d'en vivre ?
Sur son grabat, le mince fil qui le relie au monde des vivants s'effiloche d'heure en heure. Il allait «partir», et le savait : nul besoin d'apprentissage ! L' heure était venue. Mais avant de passer la main, il devait se décharger d’un secret qu'il avait tu sa vie durant, sous peine de la voir abréger rapidement. Ce secret, c'était son unique richesse. Richesse dont il se serait volontiers passé. Mais le destin en avait décidé autrement. Alors ce boulet, il le traîna tout au long de son existence, prenant grand soin à ne pas commettre l'erreur fatale. Qui l'eut alors désigné à la curiosité d'un entourage rarement enclin aux cadeaux envers ceux qui en savent trop.
Autour du grabat, il y a sa femme, sa fille qu'on avait alerté, son gendre, et un compagnon de toujours. Celui-ci prit la parole :
« Çà va, mon Joseph ?
- Oui, mais çà ne durera pas..
- Allons, la «gueuse» n'est point rendue !
- P’têt ! mais elle n'est pas loin. Je la sens qui rôde, elle m'attend déjà. Jamais en retard, celle-là, quand elle sait qu'il y aura proie. Mais avant qu'elle ne trouve le chemin de la maison, je dois parler au prêtre..
- Le corbeau ? T'aurais donc à dire ?
- Oui, et presses le pas ! Au soir, il sera trop tard ...
- Bon, j’vas l’chercher, le blaireau ! Mais j'pense pas que cela s'ra bien utile. T'as encore du temps devant toi...
- Qu'est-ce t’en sais, l'Jérôme ? Au lieu de dire sottises grosses comme toi, tu ferais bien de te hâter, si tu veux me r’voir vivant à ton retour.
- Bon ! ne te cailles pas les sangs, j'vas chercher l'blaireau ! »
L’homme tourna les talons, et disparut par la porte laissée ouverte, à la demande du malade voulant absolument voir un lambeau de ce bleu profond dont mai n'est jamais avare en Bourgogne. Un léger vent du sud-ouest s'engouffra dans l'embrasure béante, et caressa le visage raviné du vieil homme. Peu chiche d’efforts, cette brise apportait toutes les senteurs d'une nature en pleine '' bourre''.
Au prix d'un effort surhumain, l'homme s'appuya sur ses coudes, releva la tête, et aspira une grande '' goulée '' d'air. « Toujours çà de pris ! » l'entendirent murmurer ses trois compagnons. Ils se tenaient là, immobiles, attendant on ne sait quoi. Mais le vieux paysan le savait bien, ce qu'ils attendaient : l'inéluctable ! Alors, il se redressa une fois encore, et d'une vois étonnamment calme, les apostropha :
« Alors ! Qu'est-ce que vous attendez ? le déluge ? ma mort ? vous arrachez pas l'bonnet, c'est pas pour tout d’suite !
- mais, l'père ...
- Quoi, l'père ? Il n'est pas encore roide, que je sache. Y'a pas de travail, là, dehors ? P'têt ben qu'il va se faire tout seul, non ? Allez, j'vous ferai mander quand besoin sera ! »
A ces mots, baissant la tête, les deux femmes et l'homme sortirent en silence, non sans un regard vers le grabat où le vieillard s'était allongé, visage serein. Visiblement, il n'avait pas peur de la mort. Peut-être même la souhaitait-il, espérant secrètement que cette '' foutue gueuse '' ne musât trop en route. Celui-la ne devait pas trop aimer le lit. Et s'il se trouvait provisoirement allongé là, ce n'était que contraint et forcé. La nature a parfois des exigences que le plus entêté des humains ne pouvait fléchir. Il était au « bout du rouleau », de son rouleau. La vie arrivait à son terme, et ce terme était proche. Dieu, qu’il était proche !
Alors, parce que ses forces s’enfuyaient, parce qu'il serait incapable de se tenir debout, que le moindre geste amincissait une énergie déjà engourdie, il s'était couché sur le grabat recouvert de paille fraîche. Il savait, averti par l'instinct ancestral, qu'il ne se relèverait jamais de cette couche. Et, s'il avait chassé sa famille de l'humble masure, c'est parce que les révélations qu'il devait faire au curé ne regardait que lui et sa conscience. Inutile que les siens sachent...
Le soleil, lui, poursuivait imperturbablement sa course. Un instant pourtant, il s'arrêta sur le visage raviné du vieil homme. Peut-être voulait-il caresser une ultime fois celui qui sut si bien apprécier son lent et silencieux travail. Mais il en avait tant vu, de ces malheureux qui stoppent brutalement sur le long chemin de l'existence humaine, qu'il poursuivit sa ronde. Lui aussi devait poursuivre sa tâche. Bientôt, il ne fut qu'un pâle souvenir sur le visage du vieillard. Qui ferma les yeux.
Et qui, en une fraction de seconde, plongea dans ses souvenirs. Incroyable cette foule d'images qui défile devant les yeux clos, quand l’esprit voit avec effroi ses ultimes instants de lucidité. Le perdu, à jamais gommé de la mémoire, réapparaît soudain avec une vigueur insoupçonnable : le souvenir dépasse en intensité la réalité de ce qui fut. Pourtant, bizarrement, les images ne s’enchevêtrent pas. Elles défilent en ordre cohérent, même si la chronologie, elle, peut y trouver à redire. Mais elle se tient coite, visiblement impressionnée par l’avalanche surgie d'un passé à jamais oublié. Oublié ? Et par qui ? Le temps possède cette vertu exclusive de toujours reprendre sans jamais se reprendre.
Des bribes de voix tirèrent le vieillard de sa somnolence, ou ce qui pouvait apparaître telle. Il reconnut le timbre particulier de son ami Jérôme, et celle plus fluette du curé. « Un drôle d'oiseau que ce coquart-là » se surprit-il à penser.
Déjà, les deux hommes entraient dans l'unique pièce composant l'habitation. Visage rubicond, leur souffle court montraient qu'ils n'avaient point musé en route. Ils s'approchèrent du grabat, et le curé prit la parole :
« Alors, l’père Jeunet ! on désire enfin me voir ? On demande les secours de la religion ?
- Curé ! Si vous commencez comme çà, vous pouvez r’tourner d'où vous v’nez. Faudrait savoir pourquoi on vous on a nommé ici ..
- Qu'est-ce à dire, mon bon ?
- Votre ministère n'est-il pas de soulager les souffrances spirituelles de vos ouailles ? d'être au service de tous ?
- Si fait ! N'est-ce point là mon action ?
- On peut s'le demander, curé ! Car on vous voit plus souvent au château que chez les paysans. Mais il est sans doute vrai que le vin servi là-bas est plus agréable au palais du Seigneur que le morillon que nous avalons ici-bas .
- Vous blasphémez, Jeunet. Et si je suis ici, c'est que vous m'avez mandé.
- C'est vrai ! Mais si fait, c'est pas pour parler des fautes que j'ai commises. Des péchés, Dieu ait mon âme, j'en ai ma part, comme tout l'monde. Du moins, ce que vous autres, curés, appelez crimes contre Dieu, contre la religion. Mais je ne suis pas très sûr que Dieu soit en accord avec votre religion. Car vous autres, vous n'obéissez guère à ses saints commandements . « Fais ce que j’te dis, mais pas ce que j’fais », n'est-ce pas ? Alors, si c'est çà être curé, moi aussi j'aurais pu l’être , curé . La tâche n'est pas trop difficile.
- Jeunet, si vous refusez de reconnaître vos fautes, et votre vie dépravée, pourquoi alors m'avoir mandé ?
- Vous savez ce qu'elle vous dit, ma vie dépravée ? Non ? Elle dit : regardes d'abord la tienne, curé ! Tu crois qu'elle vaut mieux que la mienne ? Mais moi, au moins, j'ai suivi les commandements : j'ai travaillé autant que j'ai pu, j'ai épousé la Fleurette. Je lui ai fait enfants que j'ai nourris, moi ! Toi, curé, peux-tu en dire autant ?
- Là n'est pas la mission que Dieu m'a assignée. Je suis là pour soulager les âmes...
- Et çà pèse lourd, les âmes ? D’vez pas être trop fatigué à la fin d'la journée !
- Assez pour faire de moi le souffre-douleur de païens comme vous !
- Sans doute ! J'oubliais que certaines vérités sont crime contre la religion. Qui pourtant commande de ne point mentir, sous peine des feux de l'enfer. Dieu, là-haut, il doit s'arracher les ch'veux, quand il vous voit ignorer ce qu'il vous a demandé faire.
- Lui seul peut juger, Jeunet.
- Ben alors, i’doit pas voir bien clair, lui aussi. Parce que péchés, vous donnez pas vot' part aux gorets. Oui, un bel exemple que vous donnez !
- Jeunet, un prêtre, çà n'est qu'un homme. Lui aussi peut méfaire, comme tout être humain. Nous aussi ne sommes que chair, et forcément sujet à fautes.
- Ben alors ! faut-il que je sois près de passer pour ouïr un official avouer être comme tout l'monde" .
- Vous le voyez bien ! Nous savons aussi reconnaître nos errances…
- Ouais ! mais si vous ne l’avouez qu'à ceux qui vont partir, y'a pas grand'monde à l’savoir !
- Jeunet, un curé n'est qu'un berger. Et un berger n'avoue jamais à ses brebis s'être égaré. Sinon, elles perdent confiance en lui.
- Ouais ! et si vous allez droit à la ravine, elles n'ont qu'à suivre. C'est çà ?
- Il faut alors espérer que le Seigneur arrête nos pas avant la chute. C'est là le rôle de la religion.
- Bon ! assez causé pour rien. J'vous ai fait mander par le Jérôme parce que je vais passer.
- C'est là le sort naturel des hommes...
- Pas de fadaises, curé. Je sais que je ne verrai pas la nuit. Alors, avant d'aller voir s'il y a un paradis ...
- Il y a, Jeunet !
- Ou un enfer, je voulais confesser un lourd secret. Que j'ai du taire toute ma vie, sous peine de la voir raccourcie, si je m’en ouvrais un jour.
- Et ce que vous allez confesser doit encore rester secret ?
- Maint’nant, je m’en moque ! Vous ferez ce que vouloir. Mais si vous racontez un jour ce que je vais confesser, prenez garde. Car je doute qu'on vous entende alors de bonne oreille..
- Autrement dit, votre ami Jérôme peut rester ...
- S'il veut ! Çà m'est égal. Mais si vous lui demandez un jour de confirmer, je ne donne pas cher de ses os.
- J'ai compris ! Grandpied, sortez, et fermez la porte !
- Non, curé. Qu'il sorte, oui ! Mais laisse la porte ouverte. C'est la dernière fois que je vois le soleil. Vous n'allez quand même pas m'empêcher de le voir, vous aussi ?
- Bien sûr que non, Jeunet ! Grandpied, sortez, le temps que j'assiste cette âme !
- Vous n'assistez rien du tout, curé ! Je vous ai mandé pour vous confier un secret, non pour fautes oncques commises. Car si vous appelez péchés le droit de vivre, alors il doit pas y'avoir grande assistance, là-haut !
- Comme vous voudrez ! mais si votre âme n'est pas en règle avec l’Eglise, je ne donne pas cher de votre salut, face au Seigneur.
- J'saurai lui parler, moi, au charpentier. Et j'aurai pas b'soin de vous, à ce moment-là.
- Jeunet, vous n'êtes qu'un... qu'un...
- Qu'un idiot ? p’têt ! Mais lui, là-haut, il sait que j'ai toujours été honnête, ou essayé de l'être. Y'en a qui peuvent pas en dire autant...
- Si c'est pour moi que vous dites çà, je n'ai rien à me reprocher, Jeunet.
- Rien ? c'est vite dit, curé. Mais je ne veux pas vot’ procès. D'autres s'en chargeront. Bon ! Voilà ce que je veux avouer...
- Parlez, je vous ouïs fort et clair.
- Vous connaissez la Fleurette ?
- Votre femme ? oui, une âme pieuse, pas comme vous !
- Ouais ! Elle a toujours aimé les phraseurs. A s'demander pourquoi elle a voulu de moi ! Une erreur, peut-être ?
- Mais non, mais non ! elle vous aimait, et vous aime toujours. Elle sait que sous vos airs d'ours, vous étiez réellement un honnête homme. Fort en gueule, je l'accorde, mais un brave homme quand même !
- Elle vous a raconté tout çà ?
- Mais non, Jeunet. Qu'allez-vous imaginer ? Mais ces choses-là, même un idiot de curé les sent.
- Alors, z’êtes pas si sot que laisser croire. J'aurais pas cru !
- Je vous l'ai dit : un prêtre est un homme. Il vit et sent comme les autres. Mais il ne le dit pas toujours, ou le laisse voir.
- Ouais, p’têt ! J'disais donc que ma Fleurette, elle avait une mère
- Comme tout le monde, Jeunet !
- Tais-toi donc, curé ! Sinon, j'aurai jamais l'temps de dire ce que je veux raconter. J'ai plus beaucoup de temps, moi ! Pas comme toi.
- Je vous écoute !
- Pas trop tôt ! qu'est-ce que vous pouvez êtes bavard, vous autres corbeaux ! Pas étonnant que nos femmes soient toujours fourrées dans vos robes. P’têt bien qu'elles veulent savoir si vous en avez un, vous aussi ? Et s'il est d'la même couleur que celui de leur bonhomme ! Enfin bref ! J'disais donc que Marguerite Bonnefeuille, la femme du Barnabé Bonnefeuille, la mère de ma Fleurette, m'a un jour confié un secret. Elle m'a interdit d'en jamais parler, sous peine d’en perdre la vie. Elle m'a dit aussi que je pourrais le raconter à un prêtre, au soir de ma mort. C'est ce que je fais.
- Je vous écoute !
- Ben voilà ! L'Barnabé Bonnefeuille, sa femme, il l'a connue quand elle était servante chez la baronne d'Aiserey, il y a douze lustres de cela. La Marguerite, elle servait d’abord en cuisine ! mais comme elle n'était point sotte, la baronne l'avait alors prise comme femme de chambre. Et c'est là, qu'un soir, elle a tout entendu
- Et quoi donc ?
- La baronne, qui n'avait point d'époux, recevait chez elle, ce soir là, un chevalier venu de Paris. Son nom ? Elle l'a jamais su ! Et moi non plus, forcément ! La baronne avait l'air de bien le connaître, ou de l'estimer grandement, en tout cas. Car elle a demandé à Marguerite de préparer un bain pour le chevalier. Bain qu'elle prit avec lui. Même qu'elle lui a fait des mignardises, à ce que m'a dit Marguerite. Une femme honnête, qui ne mentait jamais, qui savait voir et écouter sans se faire remarquer. Bref, la baronne s'est fait lutiner par le visiteur dans le bain et ça a même continué pendant le repas. Et encore après, au lit.
- Bon ! Et alors ? Vous ne m'avez pas fait venir pour ouïr les frasques amoureuses d'une pécheresse morte depuis longtemps, je suppose ?
- Mais non ! Causez pas tout l'temps ! Sinon, j'saurai plus où j'en suis !
- La baronne d'Aiserey recevait un visiteur parisien ...
- Ouais ! Après qu'ils eurent bien fricoté, ils se mirent à causer. Sans s'apercevoir que Marguerite était là. Et donc, ils ne se gênaient pas, ils se croyaient seuls. Ce Parisien, il venait, à ce qu'il a dit, à la demande du roi, le Bon Jean ! Il a donc demandé à la baronne de faire sa cour près de la duchesse Marguerite. La drapière ( Marguerite, duchesse de Bourgogne, épouse de Philippe de Rouvres, était l'héritière du comté de Flandres, du pays des tisserands. Les bourguignons l'appelaient donc la drapière. Et certains ajoutaient même que du drap, elle aurait du s'en mettre sur la tête, tant sa laideur était proverbiale !) Le chevalier dit que le roi en avait assez des problèmes que lui causaient les Bourguignons, depuis que le feu roi Philippe le Bel avait fait mourir la sœur du duc Eudes, la douce Marguerite, au prétexte qu’elle avait trompé son royal époux. Sa fille, la Petite Jeanne, elle était donc l'héritière de la Navarre, par son père Louis le Hutin. Mais elle devait aussi hériter de la Champagne, et c'est ce que réclamait justement son oncle Eudes. Mais la couronne ne voulait pas lâcher le morceau, car Bourgogne alliée à Champagne, c'était la fin du royaume des Valois. Bref, quand la petite Jeanne épousa Philippe d'Evreux, neveu du feu roi Philippe, on s'accorda, en haut lieu, pour interdire à Jeanne l’héritage qui lui revenait logiquement. D'où la colère du Bourguignon, et ses brouilles avec le pouvoir royal. Mais Eudes était mort. Et comme son fils l’était lui aussi, c'est donc le jeune Philippe de Rouvres qui hérita de la Bourgogne.
- C’est juste !
- Mais voilà ! Le p'tit Philippe savait même pas marcher quand il se retrouva duc. Il ne connaissait donc rien aux histoires de ses parents. Sa mère, Jeanne de Boulogne, elle ne voulait pas se mêler de ces problèmes politiques. Préférant attendre que son fils grandisse, et décide alors de la politique à mener. Mais elle apprit à son fils tous les torts faits à la famille de Bourgogne. Et ce jeune Philippe avait du caractère, à ce qu'on savait. Il disait qu'il demanderait des comptes à la royauté bâtarde, et qu'il ferait même alliance avec Charles de Navarre, un sien cousin, celui qu’on a appelé le Mauvais, pour faire valoir ses droits sur la Champagne. Navarre + Bourgogne + Artois + Comté + Flandres par le mariage de Marguerite et de Philippe, c'était plus que la couronne ne pourrait jamais rêver d'en posséder. Et, là-bas, à Paris, on voyait d'un très mauvais œil se dessiner cette alliance catastrophique pour la Couronne. Il fallait donc éviter le possible rapprochement entre Navarre et Bourgogne. Navarre était homme mûr et excellent chevalier. Le Bourguignon, lui, beaucoup plus jeune, n'avait pas fait ses preuves sur le champ de bataille. Mais il avait du sang ! Et, maturité venue, il allait faire des dégâts. C’était inévitable ! A Paris, on en était certain. Mieux valait donc éloigner le problème, et l’éliminer au plus vite. Alors, on solda des Compagnies ( troupes de mercenaires étrangers désœuvrées) pour piller la Bourgogne. On ne sait jamais, un écart de cheval, une flèche, et hop plus de bourguignon ! Mais non ! L'affaire ne se déroula pas comme prévu. Les Compagnies pillèrent bien la Bourgogne, mais en refusant tout combat. Preuve, elles se firent même acheter leur départ.
- Jeunet, c'est grave, ce que vous révéler ! Vous prétendez que...
- Curé, je ne prétends rien du tout ! Je répète ce qu'on m'a confié. Moi, j'y comprends rien, à ces histoires. Elles ne me regardent pas. Je ne vais pas laver mon linge sale chez les autres, moi. Je dis ce qu'on m'a dit de dire, un point, c'est tout ! Bref, à Paris, on n'était pas trop satisfait de la ballade des Compagnies. La Bourgogne s'en tirait sans grand mal. Et le duc, même petiot, il était toujours là. Car sa mère, la Jeanne de Boulogne, fit appel à Charles d'Evreux, un sien neveu. Comme les Compagnies savaient que celui-ci n'était pas manchot, et susceptible de les embaucher un jour prochain, elles n'insistèrent pas, et allèrent piller les contrées voisines. A Paris, le roi Jean commençait à perdre ses cheveux blancs. Les finances n'étaient pas au mieux, et ses fils réclamaient de quoi tenir leur rang. Alors, poussé par on ne sait quel démon, on se dit là-bas qu'il ne fallait surtout pas détruire cette Bourgogne riche et puissante, mais occire le Bourgogne un peu vert. Ainsi donc, le chevalier inconnu demanda à la baronne de faire sa cour, à Rouvres, car on sait que la duchesse-mère détestait vivre à Dijon, préférant Rouvres à une heure de cheval de la capitale ducale.
- Passionnante, cette histoire !
- J'sais pas, curé ! J'vous la livre telle que narrée par Marguerite. Qui savait de quoi elle causait : elle y était. Le chevalier dit à la baronne : une fois admise en cour de Bourgogne, vous avez main libre pour nous débarrasser de l'héritier. La baronne demanda comment. L'autre répondit que le jeune homme n'était pas très empressé à l’égard de la drapière. Qu'il trouvait laide et trop hardie, trop vulgaire aussi. N'avait-elle pas dit, un jour, que toute la population de Dijon ne valait pas un pourceau flamand ? Et, de par ici, on ne le lui pardonnait pas. La drapière, ici, on aurait voulu la voir à cent lieues. Et on peut penser que le jeune homme aussi. Le chevalier révéla à la baronne Brigitte qu'une place était donc à prendre dans la couche du Duc. Ensuite, on avait, pour expédier le quidam, toutes opportunités. Le poison, en particulier, était conseillé, si utilisé avec maîtrise.
- Et vous croyez que...
- J’crois rien, curé ! Je répète. Mais nous, on trouve bizarre que notre petit duc soit mort de la peste, en pleine campagne. Il était donc le seul à l'avoir, cette peste-là ? Pourquoi la duchesse ne l'aurait-elle pas eue, elle aussi ? et aussi toute sa maison ? Et la baronne d'Aiserey, qui partagea la couche du Duc ? La peste, elle fait ses ravages en plein chaud, pas à l'entrée de l'hiver. De même, pourquoi le mayeur de Dijon, ce Jean de Foissy, n’a-t-il rien dit ? Et pourquoi, sur ordre de Paris, a-t-il fait garder les forteresses par des hommes à lui ? La mort de notre Duc pose questions, curé. Et si Marguerite Bonnefeuille a dit vrai, on peut penser que la peste, elle avait bon dos. Elle arrangeait bien du monde, non ?
- Je ne sais pas, Jeunet. Je suis trop abasourdi par ce que vous révélez...
- Ouais ! Rien d’étonnant donc pas si je n'en ai onc parlé. Si on avait su que je savais, il y a belle lurette que les pissenlits m'auraient blanchi les os.
- Je le crois volontiers ! Mais pourquoi en parler aujourd'hui ? Je ne comprends toujours pas.
- C'est pourtant simple, curé ! Mon beau-père, l'Barnabé, il ignorait tout de ce secret. Car il levait le coude avec facilité, l'Barnabé. Et quand il avait bu plus que soif, il la perdait, sa raison ; et racontait n'importe quoi. La Marguerite, sa femme, elle pouvait rien dire. Sinon, c'est elle qui aurait passé. Et l'Barnabé lui avait fait six enfants... Alors, elle me l'a raconté, un jour. Parce que çà lui pesait sur la poitrine, et qu'elle l'aimait bien, le p'tit Duc. Il était gentil avec elle, quand il rendait visite à la châtelaine. Il lui avait même donné une bourse pour sa dot, quand il l'avait su promise. Et puis, il était bourguignon, lui. Un vrai ! Et qui connaissait la misère de ses gens, à ce qu'elle m'a dit. Un duc humain, quoi ! Pas comme ces bâtards parisiens, qui pensent plus à se grimer qu'à s'occuper de leurs gens. Faut dire qu'ils auraient du mal, vu qu'ils n’y sont jamais, en Bourgogne !
- Je comprends le silence de femme Bonnefeuille. Mais pourquoi avoir levé ce terrible secret, à votre dernier jour ?
- Je l’aurais dit, on ne m'aurait pas cru. Et on m'aurait trouvé raide mort, un jour ou l'autre. A cette heure, je sais que demain me sera inconnu, et roide je serai. Je livre donc ce qui me fut raconté. J'ai tenu ma promesse. Et c'est tout.
- Mais pourquoi à moi ?
- Parce que vous êtes curé ! Et que si vous le répétez, on vous croira. Et vous ne serez pas obligé de dire qui vous a dit tout ça. De toutes façons, même si vous deviez avouer qui vous a raconté çà, je ne serai plus là. Je ne risque rien.
- Bien sûr ! Mais votre famille ?
- Elle sait rien, curé ! je le jure sur la Sainte-Croix. Sinon, j'vous aurais pas fait venir.
- Je répète la question : pourquoi moi ?
- Parce que vous êtes curé. Le seul du village à savoir lire et écrire. Et que vous êtes religieux !
- Et alors ?
- Alors, vous savez bien que ce secret, vous devrez le répéter à vos supérieurs. Ils sauront quoi en faire, eux.
- Je ne vois pas...
- Vous, les religieux, c'est la morale ! D'accord, vous êtes mal placés pour la faire aux pauvres bougres que nous sommes. Je vous l'accorde. Mais on sait aussi que partout où il y a de la soutane, y'a aussi merde à renifler.
- Jeunet, vous ne seriez pas à l'article de la mort, je partirais.
- Partez, curé, si vous en avez envie. Moi, j'avais promis. Et j'ai promesse tenue, pouvez pas dire le contraire. Je sais que vous allez alerter vos supérieurs. Mais moi, j'serai plus là. Vous, vous ne risquez rien, vous aurez fait votre devoir. Qui pourra vous le reprocher ? Pour une fois que vous aurez quelque chose à raconter qui en vaille peine !
- C'est bon. Je pardonne ces écarts de langage.
- N'avez rien à pardonner, curé ! J'ai pas demandé vos offices pour confesse, mais pour transmettre un secret, à charge pour vous d'en faire ce que voulez. Ma promesse est tenue. Je peux partir tranquille.
- Mais vous n'allez quand même pas vous présenter ainsi devant le Créateur, sans même vous être allégé de vos péchés.
- Oh que si, curé ! Devant le Créateur, ou devant rien que la grande nuit, peu me chaut maintenant. S'il m'a jugé honnête, vot’ Bon Dieu, p’têt qu'il me gardera une place. Sinon, j'irai voir si le Malin danse aussi bien que vous l’annoncez dans vos sermons.
- Jeunet ! Je vous sais brave homme ! Alors, courage ! Une petite confession n'a jamais tué personne.
- Çà, c'est vous qui l’dites. Y'a des fois ou il vaut mieux avaler sa langue dans sa bouche, avant que causer avec vous autres. Pi, de toutes façons, si la confession ne tue pas, elle ramène pas non plus. Çà se saurait !
- Jeunet, vous blasphémez. Savez-vous que vous risquez de vous damner pour l'éternité ?
- P'têt ! Mais ce sera à Dieu de me l'dire. Mais pas à son andouille de fils !
- Cette fois, c'en est trop. Je ne peux laisser insulter notre Seigneur...
- Vot' Seigneur ? il était pas malin, moi, je vous l'dis ! Pourquoi ? Parce que vot' bon Dieu, il avait pas de fils, sinon il était pas Dieu. Pi, vot' Jésus, si c'était vraiment l'fils de Dieu, il serait pas mort. Parce que s'il était mort, comme vous le répétez si bien, c'est pas lui qui serait mort. Mais l’bon Dieu. Et dans ce cas-là, pas besoin de nous bassiner qu'il va nous juger. On n'a jamais vu d'morts qui jugeaient. Faudrait savoir .
- Avis intéressant, Jeunet. Mais il faut comprendre que la religion use parfois d'images qui permettent de mieux comprendre le message d’amour de Dieu. Il ne faut donc pas tout prendre pour argent comptant.
- Faut savoir, curé ! Si je vous ouïs bien, ce que vous dites à longueur de journées, c'est en somme des légendes qui aident les gens à réfléchir ?
- C'est çà, oui.
- Ouais ! Mais alors, les milliers de morts de vos satanées croisades, qu'en faites-vous ?
- Jeunet, l'omelette se fait en cassant les œufs, non ? Avez-vous songé, quand vous en avalez une, à tous les poussins qui ne verront pas le jour ?
- Oui, curé, j'y ai pensé ! Et plus souvent que vous, sans doute. Mais je sais que si la poule refuse le nid, c'est qu'il n'y a pas b'soin de poussins. La nature, elle se trompe pas, elle.
- Bon ! Je vois que je n'arriverai pas à vous convaincre. Alors, c'est décidé ? Vous refusez de mettre votre âme en règle avec la Sainte Eglise ? Savez-vous que je peux vous interdire l'accès du cimetière ?
- Je sais ! Mais vous ne le ferez pas ! Sinon, vos paroissiens comprendraient pas. Et vous savez aussi que ma Fleurette est bonne chrétienne. Et qu'elle aurait le droit de se plaindre à l'évêque. Alors, avec ce que je vous ai dit, vous feriez une belle sottise. Vous savez mieux que moi où est votre intérêt. Pas de cimetière, pas de messes, donc pas de sous !
~ Décidément, vous êtes incorrigible. Néanmoins, malgré vos offenses, je prierai pour vous
- Si ça vous chante ! mais çà ne changera rien à mes résolutions. Pi', si ça fait pas d'bien, p’têt que çà fera pas de mal.
- Vous voyez bien, vous y venez quand même !
- Faut pas rêver, curé ! L'Bon Dieu, p’têt qu'il existe ! J'verrai bien ; mais ce que je sais, par contre, c'est que tout ce cortège de saints, d'apôtres, de vierges qui n'en sont pas, de fils qui se font crucifier comme chouette sur porte d'étable, çà sent l’aumône à pleins nez. Alors, vot' Dieu, c'est pas dans les églises qu'il faut le chercher, mais partout, dans la campagne, dans tout ce qui pousse, crie, souffre et se multiplie. Aussi, si Dieu, vous l'appelez ça vie, nature, alors oui, j'y crois. Mais pas à vos bouffonnades.
- Jeunet, je ne sais ce qui se décidera, quand votre âme se présentera devant le Créateur. Mais je suis sûr qu'il saura reconnaître un sacré bonhomme.
-J'vous le dirai... peut-être ! si on se retrouve un jour là-haut. Mais j'suis pas sûr qu'un curé y ait sa place.
- Et pourquoi cela ?
- Parce que du bien, ici-bas, vous en faites pas beaucoup. Toujours en train de menacer, de critiquer, de punir, d’excommunier, de voler, de médire l'un avec l'autre, de maudire l'un ou l'autre, de détourner les femmes du droit chemin, de s’empiffrer chez les riches quand d'autres crèvent la faim, de bénir les puissants quand ils monnayent leur place dans votre église. Ce qui leur permet, grâce à vous, de mieux pressurer le malheureux qui, lui, oublie de quoi demain sera fait, vu que demain, comme moi, il sait même pas s'il le verra !
- C'est là, hélas, le sort des humbles, Jeunet !
- Ouais ! Mais que devient vot' « aimez-vous les uns les autres ». Ce que vous aimez, c'est ceux qui ont l'argent. Pas les humbles. Ou alors, encore une fois, ça se saurait. Mais j’suis fatigué, curé. J'ai fait mon devoir, j'ai tenu la promesse faite à Marguerite Bonnefeuille. Et j'suis en paix, même si vous croyez le contraire.
- Permettez-moi au moins de vous bénir.
- Allez-y, j'peux pas vous en empêcher. De toutes façons, ça fera plaisir à ma Fleurette ! Pourra pas dire que j'suis parti comme un chien.»

Le prêtre esquissa un rapide signe de croix, et ses lèvres qui bougeaient nous autorise a croire qu'il priait réellement pour cette âme simple, frustre, mais honnête qui quittait ce monde. Joseph Jeunet laissa faire, respectant la sollicitude du prêtre. Un vague sourire sur sa face ridée, il se demandait si un jour, il verrait cette trogne de faux-jeton oser se présenter devant le portail du Monde d'en haut. Car évidemment, bien qu'il s'en cacha, Joseph Jeunet était aussi bon chrétien que n'importe lequel de ses concitoyens. Mais il ne comprenait pas que Dieu ait besoin de toute cette bande de singes pour affirmer son pouvoir, alors qu'il savait si bien montrer sa présence et son amour en donnant de belles récoltes, en éloignant la famine, et la maladie. Que Dieu tolère l'injustice, les seigneurs, les curés lui semblait donc la plus parfaite immoralité.
Le prêtre franchit la porte, la lumière du jour revint, pour la plus grande joie du vieux paysan. Il entendit le prêtre dire qu'il avait terminé sa mission, que l'âme de Joseph Jeunet était désormais en règle avec l’Eglise. Ce qui fit de nouveau sourire le paysan, qui se dit qu'après tout, ce curé n'était pas si fourbe qu'il l'avait dit. Mais ses forces déclinaient très vite. Il s'appuya sur son coude gauche, héla les deux femmes et son vieil ami, leur ordonna d'entrer et leur donna ses ultimes recommandations. Il voulut boire un verre de piquette, son vin comme il disait, mais il n'en eut ni la force ni le temps. La main tendue retomba lourdement, les yeux chavirèrent, le nez se pinça, et la bouche s'ouvrit pour une ultime goulée d'air qui n'arriva jamais.
Joseph Jeunet venait de rendre son âme à Dieu, du moins je le suppose.

Les femmes bouchèrent la fenêtre, allumèrent deux cierges. Sans pleurer ni geindre. Elles savaient bien que la loi est inéluctable, qu'il ne sert à rien de gémir. Le « père venait de partir », la vie continuait sans lui. Un point, c'est tout.



Dernière édition par René le Jeu 2 Juin 2011 - 12:08, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: La revorche ( historique) Jeu 14 Avr 2011 - 16:09

Chapitre II

« L'enquête.»

Jeunet venait de passer. Le curé cheminait. Osons l'avouer : son esprit charriait de lourdes pensées. Le pas se montrait lent, traître. A l’évidence, le bonhomme était secoué, et son attitude trahissait des sentiments contradictoires.
Il avait déjà oublié les attaques à son honneur. Et savait fort bien que ces piques n'étaient pas dénuées de vérité sous-jacente. C'est vrai que pour survivre dans ce monde déchiré par la guerre et les haines, mortifié par les famines et les épidémies, soumis à la loi du plus fort et non du plus juste, la tâche n’était pas facile. Mais comment faire ? Soutenir ouvertement la «glèbe» contre les puissants, c'était se mettre dans la gueule du loup. Et là...
Consoler, oui ! partager, non ! Pas les moyens d’un tel luxe !
Vrai aussi qu'on le voyait souvent au château. Mais comment faire, quand le seul livre que possède la commune est propriété du châtelain ?
Vrai encore : il arrivait que certaines pénitentes, à confesse, poussées par le diable, évoquent des fantasmes inassouvis, que leur mâle n'avait ni le temps, le goût, ou la force de combler. Mais il fallait aussi avouer, à sa décharge, que si elles arrivaient à l’église correctement vêtues, elles se montraient fort promptes à exhiber ce qu'elles cachaient auparavant. Et un prêtre n'est jamais qu'un homme. Avec toutes ses faiblesses ! Alors, quand certaines n'hésitaient pas à se frotter le sexe en avouant leurs émois secrets, il aurait fallu être de marbre pour ne pas oser une caresse timide, un furtif toucher que les bougresses s'empressaient de convertir en attouchements intimes. Pour le moins ! Mais pourquoi serait-il seul coupable de ces errements ? Devait-il supporter la honte d'être chair ?
Là encore, aucune différence entre châtelaine et paysanne. Quand une femme soulève ses jupes en quête de caresses inavouables, bien qu'avouées par des gestes sans équivoque, qu'elle imagine que nature vous a doté d'un bel appareil, que vous n'êtes pas non plus épuisé par un ingrat travail physique, quand elle bombe le ventre, et ondule des hanches comme la plus experte des danseuses tziganes, comment résister, ne pas succomber et retenir une main impatiente de découvrir les recoins intimes, ou des rondeurs affolantes. La seule différence entre châtelaine et paysanne était que dans le cas châtelaine, le mari savait et faisait comme s'il ne savait pas. Alors que dans les foyers paysans, certaines femmes avaient forte peine à celer des humeurs dont logiquement le maître de céans se devait être seul dispensateur.
Feu Jeunet n'avait donc pas tort ! Mais nature est ainsi faite qu'il se révèle illusoire de prétendre la mater. Ne le cachons pas : certains y trouvaient leur compte, débarrassés d'un besoin que cette même nature se plaît parfois à retirer aux êtres les plus vigoureux et les plus chaleureux. Alors que notre pécheresse, elle, se satisfait rarement de promesses et moins encore de faillite physique. Leurs hommes, elles les usaient. En fait, malgré les grossesses, le travail domestique, l'aide apportée aux champs, c'étaient elles, toujours elles, qui sortaient vainqueurs du long combat qu'est le mariage.
Leurs hommes, elles les enterraient. Preuve Jeunet.

Pauvre Jeunet ! il avait travaillé dur, pour lui ou pour les autres. Et, avec ce qu'il avait appris, à son corps défendant, mieux lui valait se taire. Aucun doute : si on avait soupçonné le dépôt, sa vie fut écourtée très vite. Parce que, quand même...
Il ne pouvait avoir inventé cette tranche d'histoire alors qu'il n'était pas né. Certains détails n'étaient pas le fruit de son imagination. Et Marguerite Bonnefeuille avait bel et bien existé, de même ses services près de la baronne d'Aiserey. Le fait était connu de tous, et en vait fait, à son corps défendant, la personnalité du monde paysan. Celle qu'on venait consulter pour un conseil. Dame, elle avait fréquenté les grands du royaume. Car maintes fois, on lui, curé, avait rapporté que le jeune bourguignon appréciait fort la compagnie de l'avenante baronne.
Un secret de polichinelle ! Et la « drapière » ne pouvait ignorer ces fredaines qu'âmes bien intentionnées n'avaient pu manquer de rapporter. En aurait-elle montré de la jalousie, du dépit de se voir ainsi traitée, pour un visage peu engageant ? Et une élocution, qui pour être spirituelle, n'en était pas moins caustique ?
Se posait donc la question ! Qui avait intérêt à se débarrasser du jeune duc : l'épouse délaissée, ou la maîtresse comblée ? A l'évidence, la duchesse ! Mort, son ducal époux lui laissait provisoirement titre et charges. Par contre, la maîtresse, elle, aurait tout à craindre de l'épouse bafouée. Pourtant, Philippe de Rouvres éteint, la baronne continuat à vivre comme si rien ne s'était passé. Qu'en déduire ?
Que la duchesse laissa faire, s'évitant l'affront du refus de la couche ducale ? Complicité entre les deux femmes : celle-ci chargeant celle-la des basses besognes ? Et ce visiteur parisien amateur de baronne bourguignonne avant de vanter poison, était-il aussi complice des agissements des deux femmes ? L'instigateur ? Tant il paraissait impossible que duchesse et baronne ne fussent point de connivence. Restait alors à résoudre une énigme de taille : de quoi était mort Philippe de Rouvres, Duc de Bourgogne ? De la peste, comme affirmé officiellement ? D'empoisonnement comme sous-entendu par feu Jeunet ?
En analysant les dires du vieux paysan, l'affaire semblait logique, et tenait le raisonnement. De toutes façons, il n'y a pas fumée sans feu...
Oui, terrible histoire que celle-là ! En tous cas, bien trop importante pour un simple curé. Aussi, le prêtre se résolut à demander audience près l’évêque, et l'informer de ce qu'il avait appris. Sans trop de scrupule pour le secret de la confession. Après tout, n'était-ce pas la volonté du défunt ?


Comme promis, le curé Charron accompagna Joseph Jeunet à sa dernière demeure. Autrement dit, il revint à la maison du défunt. Les femmes avaient entouré le corps dans un linceul noué aux extrémités. Deux hommes, dont Jérôme Grandpied, hissèrent le "paquet" sur une civière rudimentaire. La soulevèrent et se dirigèrent vers l'aître ( notre cimetière actuel ), suivi par le curé et les deux femmes en prières. Arrivés au charnier, ils firent glisser le linceul dans la tranchée. Le curé fit un ultime signe de croix, imité par les femmes, tandis que les voisins, qui s'étaient donné rendez-vous là, baissèrent la tête, mains croisées sur l'abdomen. Quelques uns se signèrent. Alors, deux d'entre eux saisirent des pelles, et recouvrirent les restes du défunt avec la terre amoncelée devant la tranchée, prenant grand soin de ne point trop en mettre, d'en garder pour de futurs « clients ». C'est ainsi qu'on enterrait à l'époque. Une tranchée commune rebouchée au fur et à mesure des besoins. Lorsqu'elle était remplie, on en creusait une deuxième, pas très loin de la première, au cas où une épidémie....
D'un côté les hommes, de l'autre femmes et enfants. Car il n'était pas agréable à Dieu que les sexes soient mêlés. Des fois que des idées pernicieuses leur viennent à l'esprit, on ne sait jamais...
Tous les dix ans environ, on réouvrait la tranchée comblée, on ressortait les restes, et on les exhibait dans un coin, dans une sorte de remise. Là, dans ce charnier, ils finissaient de sécher, à la vue de tout un chacun qui avait ainsi bien des difficultés à retrouver qui jadis fut sien, ou sienne.
Il faut avouer qu'en ces temps troublés, la guerre est partout présente : contre l'Anglais, contre les compagnies ( souvent confondus), guerre entre Grands. Le village se resserre autour de son église qu'on fortifie, elle accueillera la population en cas de besoin toujours probable. De même, on surélève le mur d'enceinte du charnier, qu'on perce d'ouverture autorisant la vision vers l’extérieur, et aussi le jet d'armes défensives, mais dérisoires. Car il ne faut pas compter sur l'assistance du seigneur. Pris par ses charges à la cour ducale, mais désormais plus assez fortuné pour entretenir une garnison. La défense des villages appartient aux villageois eux-mêmes. D'où l'expression : « aides-toi, le ciel t'aidera » . Et si ce n'est en ce monde, tant pis pour les malheureux. Où tant mieux, car il est dit et répété que le royaume céleste appartient d'office aux martyrs. Alors, le fin du fin, savoir la quasi certitude d'aller au paradis, est de se faire égorger, étriper et violenter au cœur même de l’église. Le nec plus ultra ? voir les attaquants mettre le feu à l’édifice pour en rôtir les occupants. Dans ce cas, Saint-Pierre n'a même plus besoin de sortir sa balance...
N'épiloguons pas ! En ce premier quart du quinzième siècle, les Grandes Compagnies ont disparu. Embauchées par les puissants qui les envoient se battre un peu partout. Le roi en a engagé pour combattre l'Anglais, l'Anglais pour combattre celui qu'il considère comme un usurpateur, c'est-à-dire le roi de France. Dont chacun se demande s'il est véritablement fils du roi fou, vu que sa ( ô combien !) robuste épouse Isabeau n'était pas ce qu'on appelle un modèle de vertu, trop prisonnière de l’exigence de ses sens et de leur satisfaction. Cette reine-là, on l'appelait aussi « le Pont du Saint-Esprit ", car il n'était personne dans le royaume qui ne lui soit passé sur le ventre. On prétendait même que feu le duc de Bourgogne, le tant regretté ( ?) Jean, baptisé sans Peur depuis qu'il avait combattu les Sarrasins (en fait des révoltés flamands), lui aussi, aurait succombé aux charmes (charmes est un bien grand mot, dans le cas présent, car Isabeau de Bavière ressemblait plus à un tonneau qu'à une nymphe !) de la Reine de France. Mais on disait tant de choses.. Reste que les frasques amoureuses de la première Dame de France alimentaient bien des conversations. Et causaient souci à ceux qui avaient pour mission de gérer les restes d'un royaume démembré et terrifié.
Pour être preux, Jean le défunt duc de Bourgogne était piètre politique.
Et si les écarts amoureux de la Reine étaient source de tourments pour le peuple, la fougue, les colères, fantaisies et autres roueries de Jean sans Peur y étaient également pour beaucoup. Sans Peur, Jean était peut-être ! Hélas non sans reproche. Et donc..
Il ne méritait cependant pas l'horrible mort du pont de Montereau. Et il ne faisait aucun doute que son fils, Philippe, chercherait à venger une telle ignominie. Le royaume allait voir couler beaucoup de sang innocent. Comme s'il pouvait en être autrement !
Et la Bourgogne se trouvait en première ligne.

Charron se mit en route pour Dijon, où il espérait être reçu en audience près l'évêque de Langres, son supérieur ecclésiastique. Il ne doutait pas un instant obtenir cette faveur, tant le motif d'une telle demande lui paraissait sérieux et empreint de la plus extrême gravité.
Mais, s'il était certain du bien-fondé de sa démarche, notre pauvre curé se montrait inquiet sur la manière dont Monseigneur accueillerait cette dénonciation, appelons les choses par leur nom. Certes, l'évêque se montrait très favorable aux ambitions bourguignonnes, habituellement ! Mais allez donc savoir, avec ces princes de l’Église ! Eux aussi se mêlaient de politique, et leur motivation d'hier ne ressemblait pas forcément au ressort qui les animait aujourd'hui.
D'un autre côté, rien ne disait que Monseigneur tiendrait compte des révélations du plus humble de ses serviteurs. Après tout, les révélations de Jeunet concernaient une époque lointaine - près d'une douzaine de lustres déjà -, et les auteurs de la dite forfaiture étaient depuis bien longtemps partis rendre des comptes au Créateur ou devant ses substituts.
Jean le Bon, Roi de France, était mort en captivité le 9 avril 1364 ; le principal bénéficiaire de cette sombre machination, Philippe le Hardi, avait du lui aussi passer le relais, le 27 avril 1404. Marguerite de Flandres, la crueuse Marguerite comme l'appelaient les Dijonnais, suivit son mari moins d'un an plus tard dans son voyage vers un ailleurs qui ne pouvait être, dans son cas précis, qu'un billet vers les chaudrons de Satan. C’était du moins l’avais local. Quand à la baronne d'Aiserey, son forfait accompli, elle reçut juste récompense de sa loyauté envers la couronne : on étendit ses possessions seigneuriales, on l'exempta d'impôts, elle fut reçue à bras ouverts à la cour de France, où elle devint quelque temps l'amie privilégiée de la Reine. Mais elle dut revenir en Bourgogne, et y mourut très vite, victime de la vengeance d'un proche d'une de ses victimes. Une femme, fut-elle de grand service, ne se mêle pas de politique à la cour, à moins d'être Reine ou favorite du Roi. Oui, des auteurs du drame du 21 novembre I361, il ne restait personne. Mais si les acteurs avaient disparu, la tragédie, elle, se perpétuait. Dans ses effets s’entend…

La route est longue pour arriver à Dijon, et Charron n'entra dans la ville fortifiée qu'en début d'après-midi. Il se rendit directement à l'hôtel du Morimond, il savait Monseigneur y séjourner fréquemment, lors de ses escales dijonnaises. Effectivement, Monseigneur était présent, mais recevant en ambassade des confrères flamands, eux aussi bourguignons, par le jeu des mariages, épousailles, legs, héritages, fortunes de la guerre, ou alliances plus ou moins avouées.
Un secrétaire de Monseigneur s'enquit du motif d'un tel déplacement. Il lui fut répondu que ce motif ne devait pas être publié, car relevant du secret de la confession. Le secrétaire fit la moue, peu convaincu du bien-fondé d'une telle demande. Néanmoins, il avisa Charron qu'elle serait transmise, et qu'il le tiendrait au courant de la réponse épiscopale, pour peu qu'il laisse l'adresse où pouvoir le joindre. Charron avoua qu'il n'avait pas prévu cette éventualité, et qu'il ne savait pas où passer la nuit. Le secrétaire le regarda, se demandant visiblement s'il avait en face de lui un inconscient, ou un pauvre bougre dépassé par les contraintes protocolaires. Il opta pour ce choix devant le visage désespéré du prêtre. Et lui conseilla sagement d'aller frapper chez les cisterciens qui tenaient un hôtel à quelques pas de la rue du Grand Cloître. Il remit au prêtre un sauf-conduit, afin que les hôtes ne prennent pas le malheureux pour un farceur et ne lui claquent la porte au nez.
C'est là qu'on l'aviserait de la date, et de l'heure de l'entretien que Monseigneur consentirait, peut-être, à lui accorder.

« Vous serez bref. Monseigneur a des obligations ne lui permettant de vous accorder qu'un temps restreint. Et soyez satisfait s'il vous reçoit, vu la multitude des dites obligations ».
C'est en ces termes que Charron, curé de campagne, fut introduit prés de Monseigneur. Visiblement, on faisait tout pour lui faire remarque que sa démarche était incongrue. Mais que Monseigneur, dans son infinie bonté, consentait néanmoins à écouter une de ses brebis égarées. Dans quoi ? Je me le demande encore ! A moins qu'on ait voulu faire voir à Charron que sa place était près de ses paroissiens et non pas à la cour épiscopale. Peut-être...
Monseigneur attendait son hôte, visiblement curieux de connaître son interlocuteur. Ses yeux inquisiteurs achevèrent de désarmer le pauvre curé, déjà peu à son aise ; et qui se demandait bien ce qu'il venait faire ici. Pour un peu, il se serait retourné, et aurait quitte cette antre mystérieuse à grandes enjambées. Mais il était trop tard. La porte du cabinet venait de se refermer derrière le secrétaire. Il était pris au piège. Alors, comme tous ceux qui sentent qu'ils se noient, il ouvrit désespérément la bouche. Un flot ininterrompu de paroles en sortit, sous le regard amusé de l'évêque. Charron s'en aperçut enfin, se rendit compte du ridicule de la situation. Alors, il interrompit son monologue, s'approcha de Monseigneur, fléchit le genou, et embrassa la bague épiscopale que l'autre lui tendait négligemment. Ceci fait, Monseigneur, d'une voix étrangement douce, ironique, sévère et autoritaire à la fois, héla son interlocuteur :
« Vous avez demandé audience, mon fils ?
- Oui, Monseigneur !
- Et que nous voulez-vous ?
- C'est que l’affaire est délicate...
- Je le crois sans peine. Mais ne répond pas à ma demande.
- Monseigneur, je ne sais plus si je dois
- Osez, mon ami, osez ! Sinon, cet entretien tournera court.
- Monseigneur, ce que je désire vous apprendre relève de la confession et...
- Bien ! Étant votre supérieur, je vous relève céans de la contrainte.
- Voilà ! Il y a de cela trois jours, je fus appelé par un de mes paroissiens sur le point de passer, et... »
Charron fit le récit complet des révélations de Jeunet. Impassible, l'évêque l'écouta sans l'interrompre. Lorsque le curé eut terminé son monologue, l'évêque redressa la tête, et dit :
« Et c'est tout ?
- C'est tout, Monseigneur !
- L'affaire paraît sérieuse, certes ! mais il n'y a rien là de très nouveau.
- Comment ça, Monseigneur ? Elle m’apparaît grave, au contraire !
- Mais non ! ce que vous venez de révéler, il y a belle lurette que je le sais, et pas mal de monde avec moi.
- Mais...
- Mais quoi ? Cela vous choque ? Pensiez-vous donc être le seul qui puisse réfléchir ? Un peu d'humilité, mon fils ! Comme il sied à tout bon serviteur de l’Église.
- Un pauvre serviteur, Monseigneur ! Le plus humble de ses servants. Mais je pensais que...
- Voyez-vous, Charron, le drame de notre époque, c'est que tout le monde s'accorde à penser, au lieu de vaquer à ses occupations habituelles. Si chacun restait à la place qui est sienne, parce que Dieu l'a voulu ainsi, ce monde serait plus calme, et notre tâche moins lourde.
- C'est exact, Monseigneur ! Je pensais bien faire, et m'aperçois que j'ai agi comme le plus sot des hommes.
- Oui, et non ! Oui, car ce que vous venez de me confier est su de beaucoup. Ou supposé, faute de preuves. Mais l’histoire est bien vieille, et il serait de la plus grande impudence qu'ouvrir un procès qui ne nous concerne pas, nous autres gens d’Église. N'oubliez pas que notre Duc est cousin du Roi, et qu'il serait malvenu de déterrer un crime perpétré, il y a soixante ans de cela. Et avant tout, prouver si crime il y eut...
- C'est juste !
- Aussi, je vous demande la plus grande discrétion sur ce que vous savez et n'auriez jamais du connaître. Vous ne l'ignorez pas, Philippe est homme à poigne. S'il venait à apprendre que vous celez un secret d’État, je ne donnerais pas un liard sur vos chances de vieillir quiet.
- J'entends, Monseigneur. Mais je suis ecclésiastique et ...
- Et quoi ? Une flèche, ça part vite, l'archer reste inconnu. Le mieux est donc de vous taire, surveiller vos paroissiens, faire votre cour au château de Longecourt, et oublier très vite ce que vous savez. Mais, dites-moi, ce Jeunet, comment était-il ?
- Qu'est-ce à dire, Monseigneur ?
- Etait-il bon chrétien, déhuré, bavard ?
- Bon chrétien ? Hum ! Il y a fidèles plus attentionnés qu'il l'était. Déhuré ? Certes non ! L'homme avait la tête sur les épaules, et savait le sens des mots. Il ne buvait point, à ce que j'ai vu. Et bon travailleur !
- Avait-il des amis, des complices ?
- Des amis ? oui, bien sûr, si l'on veut !
- Qu'entendez-vous par là ?
- Notre terre est riche, et plane, certes ! Mais elle est aussi difficile à cultiver que les autres. Alors, moi qui connais bien les habitants de la paroisse, je dirais plutôt qu'il avait des compagnons de misère.
- C'est là épreuve que Dieu impose aux hommes, Charron. Misère ici-bas, et richesse dans le royaume du Père. Vous connaissez !
- Oui ! C'est bien ce que je prêche, Monseigneur. Mais je n'y crois guère, et ceux qui ouïssent mes prêches pas plus que moi. Avant de s’inquiéter de leur salut futur, ils pensent d'abord à demain. L'avenir, ce n'est pas ce qui les tourmente le plus. Du moins, en ce qui concerne le salut de leur âme.
- J'entends bien, Charron. Mais s'ils se montrent aussi peu empressés de veiller à leur salut, c'est aussi parce que vous ne remplissez sans doute pas avec assez de zèle le rôle qui vous est confié. Le troupeau est à l'image de son berger. Non ?
- Monseigneur, je fais comme chacun, ici-bas. J'essaie, du mieux que je peux. Il ne faut pas demander trop ! Un curé de campagne n'est qu'un serviteur de Dieu, parmi les plus modestes de ses servants. Dieu m'a confié la tâche écrasante de veiller sur un modeste troupeau de brebis. Je me cantonne à ce rôle. N'en demandez pas plus.
- Charron, vous me surprenez. Vous paraissez intelligent, et très au fait de votre tâche. Mais trop d'excès nuit, qu'il soit de zèle ou d'humilité. Ne rabaissez donc pas vos capacités. Faîtes votre travail, et persévérez dans la vie religieuse que vous avez choisie. Sans excès ! Dieu et ses serviteurs sauront reconnaître vos mérites à leur juste valeur. Mais, de grâce, oubliez ce que vous avez appris, et laissez le soin à vos supérieurs d'en faire l'usage qui se doit. Allez, je ne vous retiens plus. Vous avez ma bénédiction. Et soyez rassuré mon attention se porte sur vous. »
L'évêque tendit son anneau à baiser, et esquissa un rapide signe de croix : la bénédiction promise. Charron se retira à reculons, non sans remarquer le regard aigu de son supérieur. Visiblement, le prélat s'interrogeait sur la suite à donner aux révélations qu'il venait d'ouïr. Preuve que les propos de son subordonné ne l'avaient pas laissé aussi indifférent qu'il avait paru. Mais quel usage ferait-il de ce qu'il avait appris ? Mystère ! Et Charron aurait donné cher pour connaître les pensées de celui qui le renvoyait si vite dans sa cure de Longecourt. Néanmoins, il était assez finaud pour deviner que ses révélations allaient faire leur bonhomme de chemin, et qu'il en entendrait parler sous peu, avant qu'il soit longtemps. L'époque était suffisamment trouble pour se prêter à toutes sortes de machinations. Et il n'était pas évident que l'évêque garderait pour lui seul le leg spirituel d'un paysan nommé Jeunet.

C'est donc le cœur pesant que Charron s'en retourna vers les plates emblaves de Longecourt, où devaient l'attendre avec impatience les dames de la paroisse. Et plus encore la châtelaine à qui le confesseur imposait des pénitences sans rapport véritable avec le rituel ecclésiastique.
Mais restons discret. Pour le moment...
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René

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MessageSujet: Re: La revorche ( historique) Jeu 28 Avr 2011 - 22:36

Chapitre III

« Oui ! Et alors ? »

La porte du cabinet à peine refermée derrière Charron, l'évêque tira sur un cordonnet pendant derrière lui, à peine camouflé dans les tentures murales.
Son front se rida : soucieux, mais aussi incrédule. Certes, il n'ignorait point les rumeurs qui, jadis, colportaient que la mort de Philippe de Rouvres fut trop brutale pour être naturelle. Un duc, même s'il n'est qu'homme, ça ne meurt pas de la peste comme un vulgaire pagut. Un duc, ça prend des précautions. Et, s'il est trop jeune pour décider, son tuteur, ses parents, à défaut son maréchal, savent prendre toutes mesures pour que telle catastrophe ne puisse arriver, surtout à l’ultime représentant d'une dynastie princière.
Vrai aussi que cette maison bourguignonne menait la vie dure à la nouvelle branche royale valoisienne. Eux, les Valois, en mettant la main sur la couronne à fleur de lys, payaient le crime de Philippe le Bel, coupable de l'assassinat de Marguerite de Bourgogne, martyrisée dans le sinistre donjon de Château-Gaillard. Vrai encore qu'à défaut de « bouffer » du Capétien, eux aussi éteints par manque de mâle descendance, les Bourguignons avaient du se rabattre sur leurs héritiers, ces fameux Valois. Vrai toujours qu'entre Valois et Bourgogne existaient des liens de parenté suffisamment lâches pour autoriser une guerre éventuelle entre ces deux branches princières. Vrai enfin que le jeune Philippe avait été élevé dans le souvenir du martyre inique de sa « tante Marguerite », et que la couronne ducale l'obligeait à poursuivre la lutte commencée par son père et son aïeul. Lui aussi héritait des conséquences du tempérament amoureux de la trop belle Bourguignonne.
Mais il était encore bien jeune, Philippe, trop inexpérimenté pour défier le porteur de la couronne. A quinze ans, même si l'on est Duc, on pense plus à ses premiers émois amoureux qu'à livrer une guerre d'usure contre le représentant légal de la royauté. Qu'il ait eu du caractère, ce jeune Philippe, tous ceux qui l’avaient approché l'affirmaient. Le diable avait du « gnac », mais pas suffisamment d'allant pour entraîner son immense duché dans un conflit long, à l'issue incertaine. Non ! Inévitablement, le problème était ailleurs. Ailleurs aussi les motifs de cette mort inexplicable. Et le vieux paysan ne devait pas être loin de la vérité lorsqu'il avait affirmé, juste avant son dernier souffle, que le trépas ducal avait été arrangé en haut lieu, et exécuté selon un plan bien précis.
Les motifs d'un tel arrêt étaient multiples. Et pour quels avantages ? Nul besoin d'être grand clerc pour savoir à qui profiterait le crime. Les Valois, bien entendu, plus chiches de succès militaires que de descendance. Dans ce domaine particulier, aussi prodigues que des lapins. Et ne pouvaient décemment possessionner leur progéniture. Qui se voyait alors contrainte de voler le bien d'autrui. Quitte à assassiner le légitime propriétaire des dits biens. En somme, Philippe de Rouvres payait la note de Poitiers, où le fringant Philippe de Touraine s'était montré si brillant, et si courageux. Digne héritier en cela de son père, soyons juste !
Ce Philippe de Touraine, qui, au soir du désastre, partait en Angleterre accompagner son père victime des revers militaires, de son manque de jugeotte ou de stratégie militaire. Le roi prisonnier, son fils cadet, le plus brillant - mais aussi le moins pourvu -, également. Triste journée que celle-là, et qui devait malheureusement sceller le destin de l'ultime capétien de souche.
Évidemment, le Roi avait succédé au malheureux Philippe de Rouvres, en vertu du droit de « mainmorte », lequel interdisait à quiconque de prétendre à l'héritage bourguignon. Le roi s'étant alors déclaré plus proche parent du Bourguignon ( j'arrive parfois à me demander combien de molécules sanguines communes entre Jean le Bon et Philippe de Rouvres il pouvait y avoir !), la Bourgogne, décimée par les pestes, la famine, et les spadassins inactifs de cette guerre inique ne pouvait que s'incliner. A l'exemple donné par la vicomté dijonnaise et son mayeur Jean de Foissy. Incompréhensible, cette affaire ! sauf à admettre le complot…
Oui, la mort du jeune Roburien profitait décidément à beaucoup de monde : Marguerite, la flandrienne, la délaissée, celle que la ville franche surnommait la « mérelle », chauve-souris, la « gouarde » ( la gueuse, vu son aspect et son amabilité !) Mais aussi cette étrange baronne d'Aiserey, dont personne ne savait si elle avait véritablement initié le roburien aux délices de l'amour. Et encore ce Jean de Foissy, plus fidèle au Roi qu'aux intérêts de sa patrie. Et pour terminer, ce Roi que personne n'avait jamais vu, et dont le peuple se gaussait des revers militaires. Perdre une bataille peut relever du hasard, du sort des armes comme il se disait alors. Mais qu'un Roi se glorifiant plus grand chevalier de la Chrétienté se fasse rosser en permanence relevait de la farce. Hélas, farce tragique pour le royaume et ses habitants. La seule réussite visible de ce Jean le Bon avait été, par courtisane interposée, bel et bien le rattachement de la Bourgogne dans l'escarcelle royale. Et, indirectement, à la mort de ce Roi de carnaval, l'arrivée en Bourgogne de son rejeton, cet autre Philippe de Touraine dit le Hardi, suite à sa glorieuse conduite à Poitiers. Cependant, et il ne fallait pas ignorer cette donnée, Jean le Bon n'avait pas pu accaparer tout l'héritage bourguignon. Les Flandres, que Marguerite avait apportées en dot, pas question de les mettre en « sa main », vu que leur légitime propriétaire était bien vivante, elle. Encore et toujours vrai que pour faire pardonner ce tour de passe-passe royal, il avait également laissé à Marguerite de France, l'aïeule de la flandrienne, l'Artois et la Comté de Bourgogne. Oui, mais à la condition expresse qu'elle désigne son héritière en la personne de sa petite-fille, cette autre Marguerite, présentement veuve de Bourgogne. Et aussi, on n'est jamais trop prudent, que cette riche veuve épouse, dans les plus brefs délais, celui que la volonté royale avait placé à la tête du duché : Philippe de Touraine. A défaut de brillant capitaine, ce Jean le Bon se montrait fin renard.


Honnêtement, l'évêque se dit que la Bourgogne, si elle avait perdu l'un des siens, avait gagné une notoriété qui devait éblouir le monde. Car, en fait, hormis le règne de Charles le cinquième, la cour de France, c’était en Bourgogne qu'elle se tenait. Ou dans ses annexes, c'est-à-dire ses possessions secondaires, je veux ici parler des Flandres. Le Hardi et ses descendants, s'ils se montraient fiers de leur titre de Duc de Bourgogne, passaient le plus clair de leur temps en Flandres, là-haut, dans ce pays sans grands reliefs, aux brumes aussi soudaines et tenaces que les rancœurs.
La terre de Bourgogne, ils l'ignoraient souvent, bien trop souvent. Et on ne pouvait certes pas hurler que leurs chevauchées ruinaient le sol de cette belle province ; de fait, Dijon n'était plus la capitale de la Bourgogne, mais le cœur des États de Bourgogne. Les décisions se prenaient à Bruges, parce que là-bas, il y avait un port, le commerce y était florissant, et on se trouvait donc directement à la source de revenus non négligeables, et fatalement non négligés, nous le verrons par la suite. Toutefois, juste retour des choses, Dijon profitait largement de la manne flamande, et la vieille cité capétienne s'inondait de travaux financés par les drapiers flandriens. Mais le duc, on ne le voyait plus guère par ici ; et la cité était en réalité dirigée par le vicomte-mayeur. Que l'échevinage prenait grand soin d'élire parmi ceux qui avaient la confiance ducale. Autrement dit, le Duc choisissait celui qui devait être son plus sûr allié. L'échevinage entérinait de bonne grâce, et la ville voyait alors arriver les capitaux flamands ou parisiens. L'arrivée de Philippe de Touraine avait donc sonné le glas de la franchise dijonnaise, même si la ville ne s'en rendit pas immédiatement compte. Car tous, ici, étaient à la solde de la volonté princière, ou ducale. Une politique fort habile, en réalité.

Pourtant, ce 21 novembre 1361, il n'y eut pas que des gagnants avec la disparition tragique du jeune roburien. Et, quand la nouvelle se fut enfin répandue, malgré les ordres donnés de tenir le secret, bien des cœurs se serrèrent, et bien des prières s'adressèrent à qui de droit pour l'âme du défunt et le salut de la Bourgogne. Saint André, patron du duché, avait eu une coupable absence, en ce jour maudit. Et cela moins de dix jours avant qu'on ne le fête sur terres de Bourgogne.
L'évêque secoua la tête, sortant de ses pensées. Et regarda autour de lui. Personne n'avait répondu à son appel. Il tira une nouvelle fois sur le cordon, et le tintement de la clochette parvint à ses oreilles, malgré l'épaisseur des murs. On cogna contre la porte, elle s'ouvrit. Apparut alors la tête du secrétaire :
« Monseigneur désire quelques chose ?
- Oui, Brulard ! savez-vous où se trouve présentement Philippe de Bourgogne ?
- Dans sa Comté de Flandres, je suppose. Où voulez-vous qu'il soit ?
- Si je le savais, le demanderais-je ?
- Certes non, Monseigneur ! Mais je dis que je suppose, je n'en suis donc pas certain.
- Certes ! Je vais rédiger un mémoire. Et vous allez vous mettre en route !
- Moi ? Et pour aller où ?
- Oui, Brulard, vous ! Et vous irez là où se trouvera notre duc. Débrouillez-vous ainsi que pourrez. Mais il vous faut lui remettre ce mémoire en mains propres, avant Saint-Jean. Voyez, il faut faire vite. Sinon...
- Sinon ?
- Sinon, je ne donne pas cher de vos services près ma personne. Plairait-il de vous cloîtrer ?
- Certes non !
- Très bien, vous savez donc ce qu'il vous reste à faire !
- Oui, mais les Flandres sont lointaines, les routes peu sûres, et...
- Je ne l'ignore point, Brulard ! Aussi, avant de partir pour les Flandres, vous voudrez bien avertir le chancelier que je désire l'entretenir. Il fournira une escorte, vous éviterez ainsi les mauvaises rencontres. S'il plaît à Dieu !
- Diable ! l'affaire paraît d'importance.
- Elle l'est ! C'est pourquoi je vous envoie, vous, et pas un autre. Je ne peux avoir confiance qu'en vous seul....
- Merci de cette marque d'estime.
- Je n'ai pas d'autre choix. Et puis, votre fortune est liée à la mienne. Vous savez donc où sera votre intérêt. Mais assez parlé ; allez quérir le chancelier ! »

Brulard partit, solidement encadré par une vingtaine d'hommes d'armes de la ville et du Duc. Ceci afin de ne pas indisposer le porteur de la couronne ducale lorsque l'envoyé épiscopal le trouverait et lui remettrait le message. Lequel, en l'occurrence, était fort court, mais suffisamment concis et expressif pour éveiller toute l'attention princière, si besoin était.
Pendant ce temps, l'évêque agissait. Il fit mander un de ses subordonnés, et lui ordonna de partir pour Longecourt, d'y effectuer une enquête sur feu Jeunet. Il convenait de se montrer circonspect, même si, par nécessité, on avait tenu à prévenir le Duc des événements. L'homme fut choisi parce qu'il était d'origine paysanne. Ce qui ne pouvait que lui faciliter la tâche pour cette enquête. Par ici, qui n'est pas de la coterie a peu de chances de pouvoir questionner le monde paysan. Et, plus encore, d'en obtenir des réponses sincères. Certes, l'évêque aurait pu charger Charron de cette enquête. Mais outre qu'il ne brillait pas par ses capacités intellectuelles, il convenait de se montrer avisé. Charron pouvait alerter, par ses indiscrétions, ceux qu'on désirait sonder. Et là, les bouches se fermeraient définitivement. De plus, Charron devait ignorer qu'il avait levé un lièvre de premier choix. Pour mieux faire avaler la couleuvre, qui tout idiot qu'on le jugeait, se serait bien douté qu'anguille se cachait sous roche, l'enquêteur reçut ordre de laisser croire qu'il ne s'agissait là que d'une revue, une sorte de sélection ou d'examen qui pourrait mener Charron vers de hautes destinées. Bref, de lui confier une paroisse plus importante, donc plus riche. Cet argument devrait faire taire Charron, et faciliter la tâche de l'enquêteur ecclésiastique.
Evidemment, celui-ci, un certain Moïse Protot, devait laisser agir Charron dans son ministère local. En aucun cas, il ne se mêlerait des affaires paroissiales. Charron était et resterait le curé de Longecourt. Lui seul avait de l'influence sur les paroissiens, lui seul les connaissait mieux que quiconque, grâce à la confession.
Et ce que tairaient les hommes, les femmes le diraient, pour se faire valoir, ou espérer les faveurs du curé. Enquêter, oui. Bouleverser, non ! l’Église avait trop besoin de Charron pour faire respecter sa domination. Qui, avouons-le, commençait à être sérieusement battue en brèche. La décime rentrait mal, les « obligations » pas du tout. Chacun prenant prétexte, qui de la sécheresse, qui du prix des semences, qui enfin de la maladie qui avait frappé au mauvais moment. Bref, tous les prétextes possibles et imaginables pour refuser de verser l’écot. Et une Eglise sans finance était condamnée.
Ce que ne souhaitait personne, pas même le contribuable. Car l'assiette des impôts extraordinaires était pour lui motif de refus, ou de marchandage pour les impôts singuliers, autrement appelés réguliers.
Des hommes comme Charron se montraient donc indispensables, ayant seuls le pouvoir de convaincre leurs ouailles de la nécessité de verser.
Par ailleurs, l'effort de guerre demandé est important. Et si l'argent ne va plus dans les coffres royaux, et pour cause, le Duc entretient lui aussi une armée qui coûte cher. Mais plus cher encore la magnificence de la cour ducale. Tout bon qu'on le surnomme, Philippe est un prince, sinon un monarque. Il doit tenir son rang, et c'est le peuple qui paye, évidemment. L'argent ainsi encaissé ne peut aller nulle part que dans les coffres ducaux, au grand dam du clergé, sans nouvelle Croisade à financer. Çà, le peuple le sait : paysans, artisans et bourgeois refusent de verser le surplus. Tout juste s'il consent au nécessaire : savoir seulement entretenir son clergé.
Pourtant, la province est en paix, si le Duc est en guerre, lui. La Bourgogne n'a plus à pâtir des chevauchées des " Anglais ", ces fameuses bandes de mercenaires désœuvrés à la recherche d'un engagement soldé. Philippe le Bon en embauche quelques-unes, histoire de les occuper à « occire de l'Armagnac ». Quand aux autres, les Armagnacs les ont enrôlées pour trucider du Bourguignon. Mais chacun des commanditaires prend grand soin de ne pas toucher aux fiefs de son ennemi, par crainte de voir les siens ravagés. Dans ce cas-là, ce sont les provinces étrangères ou alliées au conflit des princes qui font les frais de l'opération. Il faut aussi avouer que l'Anglais se fait moins pressant, en ces années 1420. Trop occupé qu'il est à régler ses problèmes internes de succession royale. Et, si l'on parle toujours de « l'Anglais », et des batailles qu'il gagne ou perd, c'est en fait par alliés interposés. Dont précisément Philippe de Bourgogne.
Se greffait sur cette situation confuse la nouvelle que Charles VI, le pauvre roi fou, venait de passer le 22 octobre 1422. Et son successeur présumé, Charles VII, était loin de faire l'unanimité sur son " pedigree".
Chacun prétendant, et affirmant fort, que ce roi n'était pas le fils légitime de Charles VI, mais un bâtard conçu fortuitement par un des innombrables amants de la reine Isabeau. Philippe le Bon ne se gênait pas pour reconnaître ce roi de pacotille comme bâtard d'Orléans. Celui-là même que son père, feu le Duc Jean, fit un jour ( en fait une nuit) assassiner pour rétablir un peu de moralité publique. Inutile de préciser que Bourgogne ne se reconnaissait pas vassal de ce roitelet efféminé et aux mœurs douteuses. Attitude ne pouvant qu'aggraver la suspicion des princes bourguignons, eux très portés vers tout ce qui portait « nobles tétons ».
Le problème se trouve clairement posé. Bourgogne ne reconnaissait pas la légitimité de Charles VII. En conséquence, il pouvait à bon droit prétendre au port de la couronne royale, car descendant en ligne directe de feu le Roi Jean. C'est vrai, il n'était pas le seul à affirmer cette prétention. Orléans et Berry le pouvaient tout autant. Oui, mais Bourgogne était le seul qui eut la stature et les moyens financiers de cette politique. D'autant qu'il pouvait compter sur l'appui des Parisiens, depuis toujours favorables à la politique bourguignonne. Et le jeu des alliances nouées au fil des décennies lui valait la neutralité étrangère, celle de l’Eglise, et de la majorité de la population française lasse de ces querelles qu'elle ne comprenait plus. Son souhait : que le plus fort l'emporte, et qu'il s'assoit sur le trône, elle n'en demandait pas plus. En résumé, payer les impôts réguliers et normaux au roi, mais ne plus financer l'équipement de soudards qui viendraient ensuite l'égorger.
La France voulait la paix, rien de plus. Bourgogne aussi, à condition qu’elle entérine maints avantages conquis sur le terrain, entre autres ! Ce que désirait en réalité Bourgogne, c'était s'emparer de cette Champagne qui coupait ses possessions en deux tronçons éloignés l'un de l'autre. En somme, récupérer l'héritage légitime mais lointain de la petite Jeanne, fille contestée de l'infortunée reine Marguerite, épouse de Louis le Hutin ; donc, ce que les différents souverains s'étaient interdits depuis plus d'un siècle. Donner la Champagne à Bourgogne revenait à ressusciter l'ancienne Lotharingie. Autrement dit, retirer une couronne ducale pour lui remettre un sceptre royal. Plus exactement, donner au Bourguignon ce qu'il refusait de prendre par la force, en vertu d'un antique code chevaleresque bien oublié dans les faits et la politique courante. Que Charles VII, roi non reconnu par Bourgogne, et beaucoup d'autres d'ailleurs, vienne à connaître la confession d'un paysan bourguignon sur son lit de mort, et nul ne pourrait l'empêcher de convoquer les pairs du royaume, pas tous favorables à Bourgogne, et de le sommer de rendre un duché acquis par félonie, forfaiture ( il s'agissait de l'assassinat d'un pair !), puis de porter la guerre sur des terres qui n'en demandaient certes pas tant. Le roi, à posteriori et juste titre, pourrait revendiquer cet héritage de Bourgogne. En somme, en suivant les avis de conseillers retors, rendre la monnaie à Philippe le Bon en invoquant qu'il n'était qu'un receleur, voire un voleur, et non le légitime héritier du duché et de ses annexes. Ce qui obligerait l'un et l'autre des adversaires à une longue procédure, dont nul ne pouvait prévoir qui sortirait vainqueur. Si ce n'est le roi, puisque les lois féodales l'autorisaient à citer Bourgogne à comparaître devant la cour des Pairs, à le déchoir ipso facto s'il refusait ce jugement, ou à le faire prisonnier si par maladresse celui-ci se rendait à la convocation précitée : il y avait des précédents. Bref, de quelques façons qu'on retourne le problème, l'affaire s'avérait grave si par malheur ce Jeunet en avait parlé à d'autre que son confesseur.
L'évêque se montra satisfait de son analyse et de ses décisions. Confiant, il attendait la réponse ducale, et les résultats de l'enquête de Protot. Il avait bien agi, au mieux des intérêts de tous, et en particulier des siens. Une pourpre cardinalice se gagne souvent avec moins que cela.

Reprenons l'ordre chronologique des réponses attendues par l'évêque. Si Protot accomplissait parfaitement la tâche confiée, il lui faudrait quelques semaines pour éclaircir ce qu'on avait demandé. Entre temps, nul doute que le Duc aurait fait connaître sa position. Aussi, retrouvons notre messager en route pour les Flandres, c'est lui le moteur de cette chronique.
Deux semaines furent nécessaires pour gagner Bruges. De Dijon, le groupe gagna Châtillon, puis Troyes. Il évita Reims qu'il contourna, car la ville se montrait favorable au Roi de Bourges, malgré la présence anglaise. Puis, par Soissons, Hirson, Valenciennes, Tournai, Courtrai, la vallée de la Lys, Assebroeck, il arriva enfin à Bruges. La veille de Saint-Jean, il était temps !
Brulard se rendit à l’hôtel de Ville ; là, on pourrait lui dire où se trouvait présentement Bourgogne. Par un hasard pour le moins heureux, Philippe se trouvait entre les murs. Il devait présider une réunion d'échevinage, en réalité demander une aide supplémentaire à l'effort de guerre. Car il semblait bien que les Anglais, malgré l'alliance militaire et diplomatique, projetaient, une fois de plus, d'effectuer quelques raids sauvages sur les côtes de la province. Histoire d'entretenir la forme des guerriers, de les éloigner d'Angleterre. Et, le cas échéant et atout non négligeable, de remplir quelques coffres britanniques des richesses flamandes.
Un échevin avertit Brulard que le Duc, présentement, était au sommet de la tour. Et que s'il le désirait, on lui montrerait le chemin. Mais on omit de l'avertir, ce pauvre Brulard, qu'il lui faudrait monter plus de trois cent marches : 336 exactement Essoufflé, rouge comme coquelicot en été, le secrétaire épiscopal dut gravir les dites marches. Lorsqu'il déboucha sur la plate-forme, le soleil l'aveugla. Tempes bourdonnantes, il mit quelques instants avant de retrouver ses esprits, sous les regards narquois de la suite ducale. Le duc lui-même souriait. Mais il comprit très vite que si l'homme avait accompli tout ce voyage, et effectué cet effort insensé, le motif devait se montrer sérieux. Il fendit sa suite et prit affectueusement le capucin par l'épaule, l'entraîna vers la dentelle de pierre servant de rambarde, et dit :
« Tudieu, l’ami ! Je ne m'attendais guère à vous rencontrer en ces jour et lieux !
- Messire, la réciproque est vraie. Mais afin de mieux vous en éclairer, voici le but de ma mission céans ! »
Il fouilla dans une poche de son habit, et en sortit le bref qu'il remit à son destinataire. Le jeune Bourguignon fronça les sourcils, en reconnaissant le cachet de l'évêque. Et se doutait que si ce dernier avait dépêché son secrétaire particulier, le contenu du pli révélait des nouvelles d'importance. Il tourna le pli dans ses mains, hésitant à l'ouvrir. Et finit par se décider. Il héla un de ses hommes, un échevin flamand, lui tendit le pli, et donna l'ordre d'en faire sauter le cachet. L'autre s'exécuta et tendit la missive au prince. Qui déplia lentement le parchemin, se retourna, face au magnifique panorama de la ville s'étendant à ses pieds. La mer du Nord, on la devinait au loin, sans l'apercevoir très nettement toutefois.
Manière comme une autre de s'isoler, et de prendre connaissance du contenu du bref. La lecture en fut rapide. Il se retourna vers Brulard, le regarda longuement, esquissa un vague sourire, s'approcha du messager, le prit par l'épaule, et lui dit :
« Ah oui ! Et alors ? »
Question à laquelle fut incapable de répondre Brulard ignorant tout du contenu de ce bref, et donc des motifs qui lui avalent valu ce long voyage. A sa mine déconfite, le Duc comprit que celui-là se montrerait bien en peine de répondre quoi que ce soit. Il eut pitié de cet homme, et d'une voix douce mais autoritaire, dit :
« L'abbé, allez reprendre quelques forces. Partez reposer, vous et vos compagnons. Demain, à Vêpres, je vous manderai, et donnerai réponse que vous remettrez à Monseigneur. Allez ! Je vais donner des ordres pour que vous trouviez bonne pitance et bon gîte ».
Le Duc fit un signe, un homme se détacha du groupe :
« Messire Hooydonck, emmenez ce bon Brulard dans le pavillon réservé à nos hôtes d'honneur ! Vous veillerez à ce qu'il soit bien traité, et ne puisse se gausser de l'hospitalité flamande. Je vous en tiens pour responsable »
Le susnommé Hooydonck s'inclina devant les deux hommes, et fit signe à Brulard de le suivre. Ce que notre messager fit de bonne grâce, se sentant las : il avait chevauché toute la matinée, sous le soleil écrasant d'un été adolescent. Et puis, l’ascension de la tour l'avait achevé, peu habitué qu'il était aux exercices violents. Lui, son genre d'activité se limitait habituellement à la réception des divers chapitres caritatifs, voire quelques visites mondaines. Art dans lequel il excellait. De même que les visites aux malades : je veux parler ici de certaines notabilités féminines dijonnaises : bourgeoises, châtelaines etc. Que diable ! un secrétaire épiscopal ne se commet pas chez les manants, fussent-ils francs.
Brulard et Hooydonck redescendirent donc les escaliers, et se retrouvèrent bientôt sur la " Grand Place " inondée de soleil. Après quelques ordres brefs donnés aux gens du palais, concernant l’hospitalité à offrir aux hommes de l’escorte, Hooydonck, promu guide par la force des choses et la volonté ducale, obliqua sur la gauche, et remonta la Steenstratt, ou rue des pierres. Mais, quelques trois cent pas plus loin, au lieu de poursuivre la remontée, vira sur la gauche, délaissant la cathédrale qu'on devinait proche. On déboucha sur la Stevinplatz rapidement traversée. De là, on s'engagea dans la Mariastratt (rue de Marie ), au bout de laquelle s'élevait l’Eglise Notre-Dame. La hauteur de la tour impressionna Brulard qui la compara intérieurement avec celle de son homologue dijonnaise. Incontestablement, celle-ci était supérieure. D'ailleurs, les deux homonymes ne possédaient pas grand-chose de commun. Curieux, Brulard s'arrêta quelques instants pour admirer l'édifice qui, soyons honnêtes, méritait l'intérêt du chaland. Le guide laissa son visiteur admirer le splendide monument, et lorsque l’œil fut contenté, reprit sa route. Il prolongea la remontée de la Mariastratt par celle de Katelinstratt. Mais, deux cent pas plus loin, il obliqua franchement à droite et s'engagea dans la Wijngaardstratt. Et on arriva ainsi au « Béguinage », autrement dit au couvent des Béguines, lesquelles n'étaient autres que des bénédictines.
C'était la résidence choisie par le Duc de Bourgogne pour son messager. Apparemment, la volonté ducale interdisait à l'abbé la fréquentation des mondanités flamandes. Et lui préférait un lieu de recueillement et de prières plus en rapport, il est vrai, avec le besoin de repos de son hôte et son habit. Hooydonck tira sur une chaînette métallique suivant un rythme bien précis. Si précis même que la porte s'ouvrit immédiatement. On introduisit les deux hommes. La portière baissait la tête : la règle lui interdisait de regarder un homme, sauf autorisation de l'Abbesse, de l'évêque, ou d'un Abbé bénédictin. Elle suivait donc cette règle, non sans jeter pourtant quelques regards furtifs en direction de Brulard, comme si elle devinait que celui-là était « persona grata » . Elle le trouva beau, malgré la fatigue et la sueur qui durcissaient les traits du visiteur. A la démarche de l'homme, elle comprit instantanément que celui-là n'était pas de sa race. Trop bien campé sur ses jambes, on devinait qu'il venait d'une contrée où les plates étendues de Flandres ne ressemblaient en rien avec celles qu'il foulait habituellement. Ce qui la frappa également, c'était l'élégance des gestes, leur mesure. Elle devina que celui qu'elle guidait devait plus volontiers fréquenter les salons que les emblaves. Bref, elle saisit tout de suite que l'hôte revêtait une certaine importance, sans quoi on ne l'aurait pas confié à Hooydonck, homme de confiance du Duc de Bourgogne, seigneur des lieux et bienfaiteur de la congrégation des Béguines.
Sans en avoir l'air lui aussi, Brulard observait la nonne. Mais avec tant d'adresse que bien malin qui eut pu deviner ses préoccupations. On reconnaissait là l'homme du monde. Qui, pour être du monde et ecclésiastique, n'en demeurait pas moins homme.
Et il se disait présentement qu'il recevrait volontiers cette portière en confesse. Particulière, il va de soi. Car il convient céans de ne pas ignorer que la confession dans ce genre d'établissement est publique... sauf cas de force majeure. C'est alors l'Abbesse qui confesse sa subordonnée, éventuellement l'absout de ses fautes. Ou, à défaut, demande à l'évêque, le plus souvent son substitut, de le faire.

C'était présentement le cas de Brulard. Il se promit de le faire remarquer à l'Abbesse, au cas où... Reconnaissons que sous le voile, la jeune femme présentait des traits grossiers, certes, mais engageants. Les yeux d'un bleu faïence invitaient à plonger dans ce regard. La bouche était large, les lèvres épaisses, sensuelles, bien dessinées. Les joues se coloraient facilement, et quelques cheveux débordaient de la coiffe, en affichant cette blondeur caractéristique des femmes nordiques. Malgré l'ampleur des vêtements, on devinait sans peine un buste arrogant, et des hanches ondulant au moindre mouvement. Brulard se surprit à penser que celle-ci avait des cuisses d'acier ; le mâle qu'elles emprisonneraient peinerait à s'en dégager. Une belle plante ! Et un gâchis que cette beauté promise à Dieu, alors qu'elle aurait pu rendre heureux n'importe quel homme ! Un beau gâchis, oui, que cette réclusion, surtout si elle était volontaire.
Mais on arrivait devant la porte de l'abbesse. La béguine frappa selon un code convenu, et sans attendre de réponse, souleva le lourd loquet maintenant la porte fermée. Elle la poussa, s'effaça pour laisser entrer les visiteurs. Pendant que Hooydonck se dirigeait vers la mère supérieure, et qu'un moment d'hésitation eut retenu Brulard, la béguine lui lança un regard rapide et plein d'audace : ses lèvres s’entrouvrirent, le temps d'un éclair, et Brulard put voir une pointe de langue se promener sur ses lèvres. Ni idiot, ni myope, il saisit l'invite, malgré la brièveté du geste et sa discrétion. Et esquissa une ombre de sourire que le portière fut seule à saisir. Elle comprit que l'homme avait accepté. Mais déjà l’estompe de sourire s'était effacé. Et le regard de Brulard se tournait maintenant vers la supérieure. Hooydonck parlait en flamand avec l'Abbesse qui répondait dans la même langue. Evidemment incompréhensible pour l'envoyé bourguignon. Ils échangèrent ainsi quelques propos, puis Hooydonck se tourna vers Brulard :
« Messire , vous voici à bon port. Vous élirez demeure céans, le temps de votre séjour. Vous trouverez en ces lieux calme et repos. Nous vous ferons prévenir si Messire Philippe désire vous entretenir. Bien entendu, s'il vous manquait quoi que ce soit, vous en avertirez la mère supérieure, et nous ferons diligence pour suffisance. Bien ! je vous laisse en bonnes mains. Que la nuit vous soit de bon conseil et bon repos. A revoir !»
Il s'inclina devant l'Abbesse et Brulard, tourna les talons, frappa à la porte qui s'ouvrit pour laisser apparaître le visage angélique de la portière. Un soupçon de sourire laissa apparaître sa satisfaction : le visiteur logerait ici.


Donner un âge quelconque à la supérieure eut été téméraire. Le visage se montrait encore jeune, même si des rides affirmées à la commissure des lèvres et des yeux trahissaient le nombre des années. Elle avouait des yeux bleu porcelaine, et les traits affichés une régularité exceptionnelle. Le nez fin et droit, le menton volontaire et le front plat de la chanoinesse révélaient une personne de haute naissance. Mais aussi une volonté inflexible lorsqu'elle avait décidé. Bref, une personne faite pour diriger, incontestablement. Parfois, cependant, de brèves lueurs dans le regard trahissaient une curiosité vite réprimée. Apparemment, elle faisait tout pour cacher ses sentiments profonds. Brulard comprit que l'apparente neutralité du visage n'était pas conquise sans douloureuses luttes internes : conflits charnels matés, chair domptée, sentiments étouffés au prix d'une déchéance irrémédiable.
De son côté, la chanoinesse examinait cet homme qui n'avait pas encore ouvert les lèvres pour proférer le moindre mot. Elle le jugea élégant, bien de sa personne, altier même. Apparemment, quelqu'un de sérieux, qui avait trouvé dans la carrière ecclésiastique moyen d’effacer des origines modestes. Mais si l'évêque de Langres en avait fait son secrétaire particulier, donc homme de confiance, et son envoyé près le Prince de Bourgogne, c'est que le bougre devait montrer réelle intelligence, discrétion à toute épreuve, et sûreté de jugement qu'on peinerait à prendre en défaut. Bref, de la graine d'évêque, pour peu que le sort se montre clément, et que le bougre sache utiliser au mieux possible les appuis qui ne manqueraient pas de se manifester autour de lui. Seules notes discordantes : elle le trouva petit, malgré sa taille moyenne ; elle n'appréciait pas plus ce triangle sanguin caractéristique des bourguignons de souche. De plus, elle jugea que le regard fuyait. Inquiétant ! Celui-là portait encore sur lui la modestie de ses origines, faute d'avoir acquis ce vernis mondain qui font les grands ecclésiastiques. Du moins ceux qui décident, en imposant leur présence et leurs vues. Cela viendrait, pour peu qu'on l'aide, ce bougre. Et elle se promit, s'il restait assez longtemps dans les murs du couvent, de parfaire son éducation, de lui inculquer ces rudiments de mondanité qui ouvrent grandes les portes de la hiérarchie. Quitte à l'amener dans sa cellule pour des cours particuliers....
Examen terminé, elle prit la parole, dans un français correct :
« Vous voici parmi nous, le temps de votre séjour dans notre bonne ville. Je sais que vous arrivez de notre sœur de Bourgogne. Et que vous êtes rendus céans à la demande de l'évêque de Langres. Vous voici donc ambassadeur ! Combien de temps pensez-vous rester en nos murs ?
- Je l'ignore, ma sœur !
- A défaut de précis, voilà qui est net ! Bien ! Nous vous donnerons donc asile le temps de ce séjour, à moins que vous ne trouviez notre vie retirée, trop ennuyeuse. Ici, l'existence peut apparaître fade à qui vient du siècle. Et je comprendrais qu'elle puisse vous effrayer.
- Ma mère, si habituellement je vis effectivement dans le siècle, il m'arrive aussi d'effectuer retraites. Histoire de revenir à des occupations plus personnelles, de veiller à mon propre salut .
- Voilà qui est bien, frère ! Tant il est vrai que la vie séculaire peut être trompeuse. Et briller en société ne doit pas empêcher de s'occuper de soi-même.
- Très juste, révérente mère !
- Je suis fort aise de constater que Monseigneur l'évêque de Langres sait choisir ses collaborateurs. Mais vous devrez cependant vous plier à certaines exigences spécifiques de cette maison. Recevoir un hôte est certes un honneur, mais ne doit pas bouleverser le rythme naturel de vie chez nos pensionnaires ; me comprenez-vous ?
- Oui, révérente mère. Mais il est cependant utile de vous prévenir que je peux être amené à effectuer certaines sorties. Je suis envoyé près le Duc de Bourgogne. Et il est certain que des sorties sont indispensables. Je serais désolé qu'elles puissent troubler la bonne marche de cette vénérable maison.
- Ce n'est pas très grave, l'abbé. Si ces sorties s'effectuent pendant les heures du jour, vous trouverez sœur Colette pour vous ouvrir les portes. Par contre, si vous deviez rejoindre nos murs pendant le repos, je vous serais reconnaissante de m'en avertir. Je vous confierai une clef permettant de rejoindre vos appartements. Voilà qui est dit. De plus, je serais heureuse de votre participation active à la vie religieuse de notre maison.
- Qu'est-ce à dire, ma mère ?
- Vous pourriez célébrer le Saint-Office, ouïr à confesse nos pensionnaires, participer à certaines sessions de réflexions. En somme, exercer votre mission apostolique.
- Voilà qui est pour le mieux. J'agrée à cette demande. Mais me pose problème : je ne voudrais pas accaparer la place d'un confrère. Je ne suis pas céans pour soulever polémiques et déclencher querelles. Je ne suis qu'hôte de passage, et désire laisser de celui-ci bon souvenir.
- Pas question de déclencher des guerres intestines, l'abbé. Notre chapelain, qui était bien vieux, vient de passer. Son successeur n'est pas encore nommé. Vous assurerez donc l’entre-temps. Dès que nous connaîtrons notre nouveau confesseur, ou votre départ, vous abandonnerez ce rôle.
- Pourquoi donc ce manque de successeur ? Manqueriez-vous donc de prêtres ?
- Non ! Mais nous devons nous assurer de la bonne moralité de celui qui devra venir chaque jour ici. N'oubliez pas qu'ordinairement, toute mâle présence est interdite par nos règles.
- Bien entendu. Mais entre l'esprit et les besoins, il y a là sujet à arrangements, non ?
- Je vois avec plaisir que vous m'avez comprise. Je l'ai dit, notre confesseur, vu son âge, ne pouvait qu'être un réconfort spirituel pour nos pensionnaires. Or, il se trouve qu'un certain nombre d'entre elles aspirent à réconforts plus terrestres, même si la règle et l’habit..
- Je comprends, très Sainte-Mère. La chair a parfois des exigences qu'il convient de combler. Sinon, l'esprit peut subir des dérèglements insensés, n'est-ce pas ? Soignons d'abord les corps, pour mieux guérir ensuite les âmes. Mais la règle ?
- Elle nous interdit les rapports charnels, l’abbé, certes. Car nous sommes les épouses de Dieu. Mais n’êtes vous pas un homme de Dieu ? En nous honorant, c’est donc Dieu qui nous honore, par l’entremise d’un de ses meilleurs représentants ici-bas.
- Il serait vain de vous contredire, et je me plierai donc à satisfaire ces besoins qui vous tenaillent. Puisse Dieu m’en donner la force et la constance, afin de ne pas vous décevoir dans cet exercice. Lequel demande amour, constance et rigueur.
- Sages paroles, l'abbé ! Rigueur et raideur seront ici bienvenues. D'autant que beaucoup de pensionnaires nous ont rejointes après un long passage dans le siècle. Elles sont veuves, et ont tenté d'oublier certaines exigences physiques. Difficile, après avoir goûté les joies de l'étreinte, et mâle présence dans leur couche et leur con. Mais je me dois vous avertir : toutes nos pensionnaires n'ont pas prononcé de vœux définitifs. Certaines sont encore pures, du moins je le suppose. Et il convient d'éviter que leur retour dans le siècle donne prétexte à médisances.
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Censuré par l'auteur en raison d'un lectorat juvénile
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Le lendemain, peu avant Vêpres, Hooydonck revint frapper à la porte des béguines. On lui ouvrit, on l'introduisit près de Brulard occupé à regarder travailler un groupe de nones. Les Flandres étaient renommées pour la qualité du travail des textiles. Alors, ici, dans le plus grand secret, on travaillait l'art de la dentelle. Dans le plus grand secret, disais-je, car ce travail si précis, était depuis des siècles, réservé à la gent masculine. Et, ici, en Flandres, les «hanses» veillaient au respect scrupuleux de ces prérogatives . Le tissage est interdit aux femmes, car lever les bras pouvait les empêcher de mener à bien leurs grossesses. Mais chez les nones, point de grossesses, et donc…De même, l'art de la dentelle est soumis à des règles strictes. Nulle fantaisie dans le choix des motifs. On reste classique : on peut représenter les fleurs, les arbres, les oiseaux. Et rien d'autre. Or, la femme, depuis la Genèse, a une fâcheuse tendance à se préoccuper de scènes plus en rapport avec le saint commandement divin : "aimez-vous les uns les autres " ! Bref, on reproche à la femme de révéler sa libido. Ce qu'évidemment refuse l’Eglise, soucieuse du salut des âmes de ceux qu'elle n'hésite pourtant guère à envoyer sur un bûcher pour des motifs futiles, comme lâcher un pet durant l'office. Crime évidemment de lèse-déité. Mais voilà ! Les différentes révoltes des drapiers et tisserands flamands au cours des dernières décennies ont considérablement réduit la main-d’œuvre masculine. Et en attendant que les nouvelles générations arrivent à majorité, c'est-à-dire vers quatorze ans, il fallait que tournent les métiers. Et ce qu'avait refusé l’Eglise, le travail des femmes dans certaines corporations, les nécessités économiques ont obligé les hanses à demander à leur seigneur, le Duc de Bourgogne en l’occurrence, certaines dérogations . Vœu bien compréhensible, se dit le Duc. Qui accepta donc, provisoirement, cet abandon des privilèges. Et ce très facilement : les revenus fiscaux étant directement liés à la capacité de production.

Mais ici, dans le couvent, comme dans d'autres d'ailleurs, les nones étaient sensées se consacrer à Dieu. Pratique éminemment louable, certes, mais qui n'apportait pas grand-chose au rétablissement des activités flandriennes. Les Flandres s'étaient révoltées, elles avaient été vaincues, et elles devaient donc supporter le coût de ces révoltes. Les indemnités pour dommages de guerre étaient exorbitantes. Tout le monde était donc concerné. Et les couvents offraient alors une main-d’œuvre qualifiée, moins soumises aux aléas de l'existence quotidienne. C'est pourquoi certains drapiers, fabricants et commerçants, n'hésitaient pas, dans le plus grand secret, à faire appel à cette main-d’œuvre. En réalité, ce que chacun croyait secret était connu de tous, y compris des autorités religieuses qui, elles aussi, trouvaient des avantages non négligeables sous forme d'impositions : décime, vingtième, cinquantième etc.
Autre avantage : la demande obéissait à la mode. Or, les fabriques classiques sont très lentes à réagir, d'où perte de revenus, et à plus longue échéance, de clientèle. Beaucoup plus grave, çà ! Les couvents n'étant pas astreints à tout cet appareillage administratif et technique, il suffisait de passer commande, et on répondait alors très vite à la demande de la clientèle. Les temps étant toujours aussi sombres, et l'avenir encore plus incertain, la clientèle voulait vivre au maximum de ses possibilités, donc de son intensité. Finies les scènes bucoliques, les motifs stéréotypés. On voulait du nouveau : quelque chose qui appelle à vivre. Et parmi ces vœux, célébrer l'amour sous toutes ses formes. Sous toutes ses formes. Y compris, et surtout, le plaisir charnel.
Et, dans les couvents, à l'abri des regards indiscrets, de toute censure, chacune des dentellières pouvait laisser libre son imagination. Ce que facilitait la réclusion, et aussi certaines aspirations non satisfaites. Façon de parler, convenez-en, car en matière d'inspiration, et plus vulgairement d'aspirations, les béguines savaient de quoi elles parlaient. Bref, en un mot comme en cent, il se fabriquait ici des dentelles aux motifs fort éloignés de l'allégorie. Ce qui, évidemment, rapportait beaucoup : loi de l'offre et de la demande, en un mot de la mode.
On héla Brulard, pendant qu'Hooydonck, lui, en profitait pour passer de nouvelles commandes à la mère supérieure. Qui se comportait en véritable femme d'affaires. Elle prenait les commandes, certes, mais n'oubliait pas d'en discuter les prix, vu qu'ici-bas tout se paye : talent, imagination, et savoir-faire. Et aussi la crainte de « voir de pauvres femmes se perdre à jamais dans l'exécution de travaux commandés pour les besoins libidineux d'une clientèle jamais rassasiée ». Quand arriva Brulard, la mère supérieure fustigeait ces goûts pervers du monde extérieur. Elle n'avait certes pas tort, et aurait du, indignée, refuser les travaux demandés. Elle aurait du, c'est vrai, mais elle ne le fit pas. Et pour cause : ces travaux exigeaient des grandes facultés d'imagination. Et ici, dans son monde de recluses, on en avait grand besoin, de ces potentialités imaginatives. Elles aidaient à trouver le temps moins long, et excitaient des appétits qu'on aurait du logiquement mettre sous étouffoir. Oui, qu'on aurait du... Mais une fois de plus, entre vœux pieux et réalité, il y avait un monde de différence. La réception de Brulard la veille en était preuve tangible.
Et encore, il n'avait rien vu...
« L'abbé, Messire Philippe désire vous entretenir.
- Quand ?
- De suite !
- Bien, je vous suis !
- L'entretien risque de durer ! Il serait donc prudent et séant d'en avertir votre hôtesse.
- L'abbesse a fort bien ouï, Messire Hooydonck. Elle va donner des ordres pour que notre visiteur regagne ses appartements sans problèmes.
- Voilà qui est bien ! Et conforme à la réputation de cette sainte maison. J'en aviserai Messire Duc qui en sera fort aise.
- Bien ! Messieurs, allez donc à vos affaires ! »

On refit en sens inverse le parcours emprunté la veille. Mais à l'inverse du jour précédent, le ciel n'affichait plus cette teinte si claire qu'elle en brûlait les yeux. Il était sombre, et de lourds nuages passaient au-dessus des têtes, à grande vitesse, poussés par un vent maritime des plus actifs. Il apportait avec lui ces senteurs si particulières arrachées à la mer pendant son survol. Et aussi une humidité qui fit frissonner Brulard, peu habitué à ces changements brutaux de température. Avouons que c'était la première fois que ses pas le portaient si près des terres maritimes .
Hooydonck accéléra le pas, montrant à Brulard de gros nuages noirs porteurs de pluie. « Le grain arrive ! », se contenta-t-il de dire. Sans expliquer le moins du monde à son compagnon ce qu’était un grain. Sans doute avait-il oublié que celui-ci arrivait des terres profondes, et que certains termes en usage ici étaient inconnus à l'étranger qu'il guidait. Ou peut-être avait-il d'autres préoccupations en tête : sa mine se montrait soucieuse, peu encline à la conversation. Ce qui d'ailleurs arrangeait Brulard, qui trouvait instinctivement le personnage peu sympathique, sans doute à cause de son accent prononcé et de son air de contentement. « Un orgueilleux, se surprit à penser l'abbé, et de la pire espèce : celle qui pense que le monde dépend des humeurs de son nombril »
On pressa le pas, car les premières gouttes de pluies, larges comme des ducats, commençaient à s'écraser sur les pavés de la ville. Les gouttes se firent moins grosses, plus nombreuses, et plus incisives aussi. Il était temps qu'on arrive, car à peine eut-on pénétré sous le hall de I'hôtel de ville que le ciel déchargea soudain toutes ses rancœurs accumulées. Un véritable déluge !
Brulard fut surpris de passer devant le beffroi sans qu'on s'y arrête. Apparemment, le bâtiment qu'il avait escaladé, avec tant de peine la veille, ne se trouvait pas être l’hôtel de ville. Et, de fait, Hooydonck poursuivit sa route, traversant la grand' place et obliqua enfin sur sa droite. C'était là, dans un des innombrables recoins que se dressait véritablement l'hôtel de ville. Bâtiment magnifique, tout de style gothique. Et dont la construction ne devait remonter qu'à deux générations, tout au plus. Fouillant dans sa mémoire, Brulard se souvint que feu Philippe le Hardi, aïeul du présent duc, avait ordonné, facilité et financé une partie des travaux de la cité. Accordant ici les mêmes privilèges qu'il avait confirmé dans sa capitale bourguignonne. Malgré la pluie lui obstruant les yeux, l'abbé eut le temps de remarquer les six fenêtres ogivales de l'étage supérieur. Magnifique ! Et aussi les portes du rez-de-chaussée qu'encadraient d'immenses ouvertures vitrées. Partout, de la dentelle de pierre. Et d'innombrables niches abritant de gracieuses statues. L'art flamand dans toute sa splendeur. Un véritable bijou, qui ne devait certes pas écorcher le regard des princes bourguignons amateurs de beautés.
Les deux hommes étaient attendus. On les débarrassa, et on se hâta de les introduire dans une des innombrables salles du bâtiment. Le Duc, somptueusement paré, se tenait debout, discutant avec des bourgeois que Brulard soupçonna être les membres du conseil d'échevinage. Car tous portait un collier de métal doré soutenant une grosse médaille, dorée elle aussi ; les habits indiquaient l'aisance matérielle. Car même en Flandres, la tenue des personnages ne devait pas être à la portée de toutes les bourses.
Lorsque les deux hommes entrèrent, le brouhaha stoppa net. Et chacun des occupants de la salle se retira en s'inclinant légèrement devant le prince. Si bien qu'il ne resta plus que le Duc et Brulard. Le duc, de sa voix douce et autoritaire à la fois, apostropha l'abbé :
« On se fait attendre, l'ami ?
- Messire, je suis venu aussi vite que possible. Mais avec cette satanée pluie..
- Ca va passer. Dans une heure, il n'y paraîtra plus.
- Je ne sais. En tous cas, elle trempe jusqu'aux os.
- Il faudra vous y faire, l'abbé. Flandres n'est pas Bourgogne. Ici, tout va plus vite. Mais vous arriverez très vite à vous y accoutumer.
- M'y accoutumer ?
- Oui !
- Je ne retourne donc pas en Bourgogne ?
- Non !
- Mais je croyais ..
- Vous n'avez pas à croire, l'abbé. Vous êtes ici en Flandres, sur mes terres. Vous y étiez aussi en Bourgogne. Où est la différence ?
- Mais
- Mais quoi ? Vous êtes provisoirement rattaché à mon service. J'ai fait partir un courrier près l'évêque de notre bonne ville pour lui notifier notre décision. L'hospitalité flamande vous déplairait-elle ? Nous avons pourtant pris soin de vous donner bon gîte. A ce propos, j'espère que nos béguines ont su vous accueillir avec leur amabilité coutumière.
- ....
- Vous ne répondez pas, l'abbé ? Allons, pas de cachotteries. Nous sommes seuls, entre gens de bonne compagnie. Je suppose que vous avez du apprécier le savoir-faire de ces dames.
- Oui ! Et alors ?
- Doucement l'abbé ! N'oubliez pas à qui vous parlez. Un peu de modération serait appréciée. Si vous éprouvez quelques remords à ces jeux nocturnes, dites-le nous. Nous vous ferons coucher ailleurs. Mais je suis surpris, j'ignorais que nos gens d’Eglise soient si prudes. Habituellement, quand vous culbutez une de nos dames, vous n'en faîtes pas telle histoire.
- Non ! mais si cela se savait...
- Oh la la! mais tout le monde sait, l'abbé ! Qui ignore encore que nos ecclésiastiques ont aussi un membre entre leurs jambes ? Et personne n'ignore non plus que les vœux de chasteté par vous prononcés sont un leurre destiné à camoufler vos forfaitures. Allons, l'abbé ! Ne vous offusquez point ! Il n'est beaucoup de femmes qu'une virilité d’Eglise n'ait un jour visité. Et pour leur plus grand contentement, soyons franc !
- Tout cela est vrai. Mais ces choses là sont tenues secrètes.
- Oui, et c'est bien ça que j'appelle forfaiture. Un homme d'Eglise reste un homme. Qu'il culbute les femmes est donc normal. D'ailleurs, elles ne demandent que çà !
- Quoi donc ?
- Qu'on les culbute, qu'on retrousse leurs jupes, et les agace.
- Oui ! Mais notre habit...
- Votre habit ? S'il vous gêne, enlevez-le, comme tout le monde !
- Certes ! Mais...
- Il suffit ! Brulard, on a besoin de vous ici, et vous resterez en Flandres tant qu'on vous le dira. Vous serez détaché comme confesseur des béguines. Elles vous portent en haute estime. Et il serait malvenu de refuser l'offre qu'on vous fait céans.
- Ai-je bien le choix ?
- Bien sûr ! Si vous refusez, vous entrerez dans une abbaye d'où vous ne ressortirez jamais. Si vous acceptez, vous pourrez aller et venir à votre guise dans notre bonne ville. Voyez où est votre intérêt.
- Mais pourquoi ?
- Votre présence en Bourgogne est devenue indésirable. Ici, on vous accueille à bras ouverts. Et pas seulement à bras. Je crois aussi savoir que nombre de mottes flamandes seront satisfaites de votre séjour parmi nous. Suis-je assez clair ?
· Pour ce qui est de mon séjour céans, oui ! Mais je continue à ne pas comprendre.
- Qu'à cela ne tienne. Faîtes comme je l'ordonne, et ne le regretterez pas.
- Dans ce cas...
- Bien ! je m'aperçois avec bonheur que l'évêque de Langres ne s'était point trompé en vous choisissant comme secrétaire, je saurai le lui faire savoir.
- Et quand dois-je entrer en fonction ?
- Mais n'avez-vous point commencé ? Etiez-vous donc si las ? Ce n'est point ce qui m'a été rapporté.
- Ah, vous savez..
- Oui ! Je sais tout, mon ami. C'est pourquoi je suis duc. Rien de ce qui se passe sur mes terres ne reste inconnu. C'est ainsi qu'on arrive à régner, nous autres princes. Bien ! Hormis vos fonctions de confesseur, je ferai appel à vos compétences, si besoin s'en fait sentir. Et j'assurerai votre fortune si vous vous montrez efficace et discret. Voilà ce que je voulais dire. Vous pouvez maintenant retourner chez vos hôtesses. Mais prenez garde à votre santé. Elles sont si nombreuses, et si gourmandes. Prenez votre temps, elles sont toutes à vous. »

Accompagné d'un laquais, sous le soleil revenu, Brulard se pinça pour savoir s'il ne rêvait point. Le Duc le prenait sous son giron ; et lui ordonnait de lutiner toutes les femmes de la maison des béguines. En somme, de servir d'étalon. Pourquoi ?
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René

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MessageSujet: Re: La revorche ( historique) Lun 9 Mai 2011 - 23:43

Chapitre IV

« Qui savait ? »

Jeunet ignorait-il que ses révélations allaient déclencher pas mal de remous, de ce côté-ci des terres ducales ?
Si Brulard se demandait pourquoi le Duc lui avait mis en mains cet étrange marché : culbuter les nonnes ou la claustration définitive, 600 lieues plus au sud, son collègue Charron ne fut pas moins surpris du silence épiscopal puis de l’arrivée soudaine d'un collègue en la personne de Moïse Protot, jeune ecclésiastique récemment sorti du séminaire de Besançon.
Un inconnu, un étranger, en somme. Aussi, lorsque sa gouvernante vint le chercher au château pour lui annoncer qu'on le mandait à la cure, son front se plissa soudain. Il renvoya la gouvernante, lui demandant d'annoncer à son hôte qu'il arrivait rapidement, toutes affaires terminées. Et n'en continua pas moins à caresser le sadinet de la châtelaine qu'il était sensé écouter en confession. Soyons honnête : cette dame n'affichait plus une fraîcheur prononcée, loin s'en faut. Mais le démon de midi la poursuivait de ses assiduités et lui faisaient commettre nombre de faux-pas dont elle ne pouvait se déshabituer. Aussi, ce brave Charron recevait ses confidences avec délices, d'autant plus qu'elle joignait facilement le geste à la parole, selon les ordres de son confesseur voulant tout connaître des sottises de sa patiente. Ce qui lui permettait de jouir ( à tous les sens du terme) des faveurs de la première dame de sa paroisse. Tous deux y trouvaient leur compte : elle, qui pouvait ainsi éteindre ses besoins d'affection ( !) et lui qui pouvait ainsi se permettre ces privautés que la morale réprouve, évidemment. Mais plus encore le châtelain se trouvant là débarrassé d'une corvée imposée par les liens du mariage. Et qui pouvait ainsi courtiser les jeunes femmes de sa seigneurie sans que son épouse en puisse prendre ombrage. La seule que ce consensus lésait, c'était la gouvernante. Quoique son patron montrait souvent, à elle aussi, les preuves irréfutables de son charisme. Mais hélas, elle n'avait pas l'exclusivité.
Enfin, mieux valait tenir que courir. Et tout perdre.

Protot fut trouvé à son avantage. La gouvernante, du nom de Mariette, le regardait avec trop de curiosité et d'attention pour que le visiteur ne se sente point gêné. Je le répète, il n'avait pas encore l'habitude des roueries féminines. Le séminaire a beau prévenir de ces pièges, rien ne valait la réalité du terrain pour éviter ce genre de chausse-trape. La gouvernante le fit asseoir, et voulut lui servir un verre de vin, comme l'exigeait la coutume locale. Mais Protot fit une grimace si expressive que Mariette, pourtant pas très futée, comprenne aussitôt que celui-là n'était qu'un benêt, malgré l'habit qu'il portait. « Un puceau ! » pensa-t-elle. « Il m'arrive un puceau, ici, chez moi », oubliant un peu vite que son chez elle était en réalité la demeure paroissiale. Mais comme elle y faisait la pluie et le beau temps, elle se croyait effectivement chez elle. Reconnaissons que la pratique, l'us, sinon la coutume faisait de ces gouvernantes ecclésiastiques les véritables maîtresses de la cure. Maîtresse, à tous les sens du terme. Dans ce premier quart du quinzième siècle, peu de prêtres se cachaient d'afficher leur concubinage ( on disait conhospitalité ), que chacun trouvait normal. Puisque le prêtre ayant soi-disant fait vœu de célibat, il ne pouvait se marier. Et ne risquait donc pas de tromper sa femme. Ce qui l'autorisait donc à se tromper de femme, et de jouer les coucous, à défaut de cocu. Puisque coucou et cocu étaient à l'époque le même mot.
Mariette comprit que celui qui arrivait était bien trop jeune, trop naïf encore pour pouvoir tout connaître. Elle se dit donc qu'il était toujours puceau, et trouva là excellente occasion de se mettre en valeur. A savoir mettre sous le nez de ce grand dadais tout ce que Nature lui avait donné : belles mamelles et forts tétons, croupe imposante. Protot rougissait, et son visage cramoisi trahissait son manque d'assurance dans une telle situation. L’inexpérience parlait pour lui. Ce dont s'aperçut Mariette. Sachant son patron lutiner la châtelaine, elle décida d'occuper l'attente du mieux qu'elle put. Mais que dire à ce benêt rougissant comme cerise en juin ? Pas aisé de lier conversation avec quelqu'un qui se tourne les mains et ne regarde que ses pieds pour se donner contenance. Mariette connaissait les usages. Elle ne pouvait offrir de bain à cet hôte sans même savoir combien durerait son séjour. Alors, elle offrit de dépoussiérer l'habit du jeune prêtre qui, soyons franc, en avait besoin. L'autre, du bout des lèvres, accepta l'offre. Mal lui en prit ! Car si le nettoyage fut effectif au début, la Mariette avait assez de vice, ou de pratique, pour glisser sa main dans des recoins intimes et pourtant révélateurs d'une virilité toute neuve.
Mais comment se saisir de cette convoitise sans que le visiteur se relève et enlève à ses mains expertes la douce chaleur d'un sexe tremblotant, et je ne pense pas que ce fut d'indignation. Il fallait donc oser, laisser deviner qu'on pouvait, qu'on savait aussi, mais sans aller trop loin, au cas où.. Où celui-la aurait des accointances avec l'Inquisition, et au cas aussi où Charron revenait plus vite que prévu. D'autre part, montrer à ce visiteur que les lois d'hospitalité seraient respectées, et même amplifiées, pour peu qu'on fasse demande. Tout cela exigeait un savant dosage à respecter.
Mariette, à défaut de génie, était suffisamment vicieuse, rouée, et femme, pour trouver la solution à ce casse-tête. De ses mains, elle frotta vigoureusement les jambes du pantalon, remontant normalement vers le haut, et tapota de la main droite les fesses de l’homme, pour faire tomber la poussière qui recouvrait l'habit, tandis que la main gauche appuyait plus fort sur le devant de ce même habit. Ce qui eut pour effet de faire naître une bosse là où il n'y en avait pas quelques instants auparavant. Et d'un savant jeu de main, s'arrangea pour masturber l'homme sans que morale puisse y trouver à redire.
Elle en était là de cet exercice quand Charron arriva. Visage lui aussi cramoisi. Désirant être honnête, je mettrai ce teint coloré sur le fait que le curé avait fortement pressé le pas pour ne point trop faire languir son visiteur. Mais libre à vous de donner une autre interprétation. D'écarlate, quand il vit arriver le maître de céans, Protot devint carrément violet. Car Fleurette, par ses savants attouchements, en était arrivé au point de non-retour. L'homme éjacula dans son pantalon. Et c'est à cet instant précis que l'autre arrivait...
Charron, pas idiot, comprit le désagréable de la situation. Et il se promit d'en dire deux mots à sa servante. Mais comme il n'était pas mauvais bougre, il offrit à son visiteur de faire une rapide toilette, vu la chaleur, et déclara que l'on serait plus à l'aise pour discuter. Mieux même, il donna l'ordre à Mariette d'accompagner le visiteur, et de lui fournir tout ce dont il pourrait avoir besoin pour se donner une contenance plus copnforme à son état ecclésistique..

Car pour être d'extraction populaire, Charron avait appris, au contact des châtelains, les bons usages, ceux qu'un homme de qualité se doit de respecter. Et nombre des usages pratiques au château étaient aussitôt rapportés à Mariette. Qui, dans sa tête peu accoutumée aux rites seigneuriaux, les utilisait de son mieux. Savoir : à sa façon. C'est ainsi qu'elle avait appris de son maître que la coutume ancestrale, sur cette terre de Bourgogne, veut qu'un homme de qualité offre un bain à un nouvel arrivant venu demander l'hospitalité ; et il arrivait que la maîtresse de maison participe effectivement et activement à cet us.
On lui avait aussi laissé entendre que si l'hôte était de qualité, cette même coutume demandait à celui qui recevait de prêter sa légitime épouse à l'arrivant, du moins la première nuit, si celui-ci en demandait l'usage.
Evidemment, de telles pratiques n'avaient point cours dans le milieu de ses origines. Il faut dire que dans la maison familiale, on aurait eu peine à recevoir un invité. Vu que la pitance habituelle était déjà réduite à la portion congrue. De plus, si pareille éventualité s'était présentée, il aurait été logique que l'invité partage la couche conjugale. Car il n'y avait qu'un lit. Et encore, pour appeler çà un lit... En fait, tout le monde partageait la même couche : père, mère, enfants quand il y en avait ; voire même l'aïeule.
Charron entendait Mariette minauder pendant qu'il réfléchissait. Il se doutait que ce jeune nigaud de confrère s'était présenté chez lui pour une raison très précise. Le hasard n'avait pu, à lui seul, guider les pas de l'intrus jusqu'à sa cure. Ce qui revenait à dire que son visiteur était missionné.
Oui, mais par qui ? Le Duc ? Certainement pas ! S'il avait du diligenter quelqu'un, il aurait choisi un de ses hommes d'armes. L'évêque ? Peut-être ! Mais dans quel but ? Charron n'avait rien à se reprocher qui put mettre en émoi la hiérarchie ecclésiastique. Sur ses terres, à Longecourt, aucun foyer d'hérésie déclaré ; le curé tenait ses ouailles bien en mains, malgré le peu d'enthousiasme manifesté par certains. Mais un homme qui refuse de se rendre chaque semaine à confesse n'est pas hérétique. Où alors, la moitié du duché est hérétique, toute la population mâle. Restait cette histoire de rapport qu'il s'était autorisé devant son évêque, sur les révélations du sieur Jeunet. Mais cela, il en était convaincu, c’était son devoir. D'ailleurs, le mourant ne l'avait fait venir que dans ce but. Ce faisant, il avait respecté les dernières volontés d'une brebis de son troupeau. Et Monseigneur l'évêque ne pouvait se montrer offusqué de sa démarche.
Alors quoi ? Qu'était venu faire ici ce grand échalas mal dégrossi, qui de plus appartenait à sa coterie ? Quelqu'un s'était-il plaint de lui ? Et si oui, qui ? Qui avait assez de pouvoir pour entreprendre une telle démarche? Le châtelain ? Certes pas ! Les frasques de sa femme, toutes proportions gardées, lui étaient au contraire d'une belle utilité, lui assurant un maximum de temps libre qu'il savait fort bien remplir, le bougre. La Châtelaine ? Impensable ! Si elle n'avait plus son cher guide, comme elle se plaisait à l’appeler, qui irait de temps en temps lui présenter les hommages dus à son rang, à défaut de beauté qui commençait réellement à se faner. Alors qui ? Et pourquoi ?

Il en était là dans ses interrogations quand son hôte réapparut. Visage toujours aussi cramoisi, preuve évidente que Mariette avait encore exercé ses talents. Un sourire, que Charron trouva faux, lui ridait le coin des yeux. Il s'annonça :
« Je suis Protot, prêtre
- Et moi Charron, curé de cette paroisse !
- Je sais ! Mais je suppose que vous vous demandez le pourquoi de ma présence céans ?
- Oui ! J'allais vous poser la question
- A laquelle je ne répondrai pas.
- Et pourquoi donc ?
- Parce que je n'en sais rien moi-même. A vrai dire, je me demande encore pourquoi Monseigneur m'envoie vers vous.
- Ah ! Parce que Monseigneur...
- Oui ! Il m'a donné ordre, en questionnant sans en avoir l'air, d'enquêter au sujet de possibles fuites concernant l'affaire que vous avez eu la sagesse de lui révéler. En somme, de savoir si quelqu'un d’autre que vous, Monseigneur et notre Duc, est au courant des secrets que votre sage ministère fut amené à ouïr sous le sceau de la confession. Je ne sais rien de plus, sinon que c'est à vous de m'en apprendre davantage sur cette affaire.
- Monseigneur a dit cela ?
- Oui !
- Et rien d'autre ?
- Non !
- Absolument rien d'autre ?
- Non ! A part ce pli que je dois vous remettre. Vous avez de la chance, Charron !
- Et pourquoi donc ?
- Je ne devrais peut-être pas en parler. Mais j'ai cru voir, je crois deviner que Monseigneur vous porte grande estime, et que votre démarche a su lui prouver que Dieu merci, il existe encore des prêtres honnêtes, malgré toutes ces rumeurs qui circulent sur notre ministère et salissent notre œuvre. Je ne serais pas étonné que vous soyez appelé à de grandes destinées.
- Moi, pauvre curé de campagne ! Vous rêvez, l'ami !
- Je ne suis sûr de rien ! Sinon que Monseigneur m'a parlé de vous en des termes qui ne trompent pas sur l'affection qu'il vous porte.
- Vous en êtes sûr ?
- De l'affection qu'il vous porte ? Non ! Il ne me l'a pas dit si crûment, mais le ton employé en parlant de vous ne pouvait pas tromper qui écoutait.
- Vous m'en voyez ravi
- C'est normal. Tant des nôtres sont si décriés. Alors, quand il remarque une brebis de haute tenue, il serait malvenu qu'il l'ignore.
- Flatteur !
- Non pas ! Ne me prêtez pas cette qualité. Car je dois avouer que je suis jaloux de toute l'estime qu'il manifeste envers vous. J'aimerais qu'il en soit un jour de même pour moi, pauvre curé sans paroisse où exercer les talents que Dieu et ses professeurs ont façonnés.
- Çà viendra ! Vous aurez une cure, vous aussi.
- Oui ! Mais quand, et où ?
- Je ne peux vous répondre, hélas !
- Et sera-t-elle de bon rapport ?
- Comment le saurais-je ? Tout dépendra de votre destination.
- Oui ! C'est pourquoi je vais accomplir cette mission au mieux de mes possibilités. Et peut-être que Monseigneur sera indulgent pour sa brebis, et saura la remarquer à son tour.
- Bien parlé, Protot. Mais voyons cette missive que vous me devez confier »
D'une poche cachée, Protot tira une lettre soigneusement pliée. Et la tendit à Charron qui en examina le cachet avec grand soin. Pas de doute ! il reconnut le sceau de Monseigneur. Et le cachet de cire était intact. Avec la pointe d'un couteau, Charron cassa la marque de cire, déplia la lettre, la lut d'abord avec un rien d'inquiétude dans le regard. Mais le contenu était neutre. On demandait à Charron d'aider Protot dans sa mission, laquelle consistait à savoir si par hasard Jeunet n'avait, au cours de sa vie, révéler le secret à une tierce personne. Dans la négative, tout irait bien. Et dans le cas contraire, prendre toute disposition pour isoler le récipiendaire.
En somme, ce pli confirmait les dires de Protot. Rassuré, Charron sourit franchement et invita Protot à s'asseoir. Alors, il commença lui aussi l'étrange confession.

Protot sut mener avec tact, discrétion et honneur la tâche confiée. Charron le présenta à ses ouailles comme un stagiaire venu ici s'aguerrir au contact d'un curé chevronné. Une sorte de parrainage en quelque sorte, un ultime examen avant de prendre son envol à son tour. Evidemment, toute la paroisse avala la couleuvre, se félicitant même de ce que l'autorité ecclésiale se décide enfin à envoyer des curés expérimentés sur les terres de leur mission.
A dire vrai, le chroniqueur se doit d'avouer que tout le monde s'en moquait, puisqu'on avait déjà un curé qui connaissait son travail et ses gens. On en aurait deux, provisoirement, tout simplement ! Certes, on remarqua bien que Charron ne partageait pas le moins du monde ses prérogatives avec le nouvel arrivant. Mais on mit cela sur le compte de l'éducation à donner et à recevoir. Après tout, l'autre était là pour voir comment opérer, non pour opérer lui-même. Il aurait le temps de le faire dans sa propre paroisse.
A défaut de génie, je crois l'avoir déjà dit, Charron avait de la mémoire : les leçons reçues au séminaire furent rapidement mises à l'épreuve. Il tissa autour de son jeune collègue une véritable toile qui lui laissait l'esprit libre. Rien de ce que faisait l'autre ne resta ignoré. Toutes les femmes de la paroisse, sans en avoir l'air, observaient les faits et gestes du jeune boutonneux qui, miracle de l'air vivifiant de cette contrée, ne le fut plus du tout une semaine après son arrivée. Ce qui échappa au titulaire de la chaire paroissiale ne le put à celui des dévotes. Et un rapport un peu plus insistant que les autres donnèrent à Charron la preuve irréfutable des talents de sa gouvernante Mariette. Brave femme que celle-ci : elle qui n'hésitait pas à sacrifier son honneur afin que son maître puisse poursuivre son écrasante tâche dans les conditions les plus optimales. Le dit sacrifice était d'ailleurs beaucoup plus important qu'il n'y parut, puisque même le corps participa à ce don de soi. L'abnégation poussée à l'extrême, en quelque sorte...
Jusque là, Charron ne pipa mot. Que sa bonne, à la fois sa gouvernante et sa compagne, appelons les choses par leur nom, veuille goûter d'autres friandises que celles offertes habituellement, rien que de très normal. Ce qui l'était moins, c'est que la charmante personne ne l'avouait point en confession. Et pour cause, elle venait de changer de confident. Protot était l’homme à la mode, et recevait de l'avenante personne toutes les confidences qu'il désirait ouïr. Et même tous les fantasmes plus ou moins avouables de Mariette. Autre changement significatif d'attitude : à table, lors des repas, Charron n'était plus le « roi». Rôle maintenant dévolu à Protot. Inconsciemment, Mariette avait déjà changé de patron. L'invité devenait maître de céans, sans s'en trouver le moins du monde gêné. Et le véritable patron de la cure se voyait relégué au simple rôle de faire-valoir.
Et tout cela en deux semaines. A l'évidence, Mariette allait vite en besogne, un peu trop vite même, au goût de celui qui se voyait évincé, et qui, pourtant, ne disait toujours rien, attendant de voir jusqu’où irait la rouerie de ses deux compagnons. Dans le village, tout le monde s'aperçut très vite que Protot et Mariette manœuvraient pour éliminer Charron. Fait qui recevait l'aval des hommes, les curés se battant entre eux les amusait, mais pas du tout celui de leurs compagnes plus conservatrices. Elles se rassemblèrent autour du prêtre légitime, celui qui les confessait depuis longtemps et leur imposait pénitences si agréables.
Même la châtelaine prit ouvertement parti pour Charron. La, rien de bien étonnant, celui-ci était quand même son amant en titre ; preuve en est que le châtelain lui-même savait, et n'avait, à ce jour, rien fait pour clarifier cette situation pour le moins trouble.
Ici, tout le monde pensait que Charron n'allait pas tarder à réagir contre cette prise de pouvoir, et que certains comptes allaient bientôt s'apurer. Mais non ! Charron persistait à laisser faire, se régalant même du spectacle des deux oiseaux bâtissant leur nid que la tempête secouerait prochainement.
Protot honorait Mariette, enquêtait sur Jeunet et ses fréquentations. A dire vrai, comme personne ne put lui donner le moindre renseignement sur l'objet de sa quête, force fut de se rabattre sur les connaissances de sa maîtresse, peu de chose en vérité. Et Protot, tout entier pris dans le tourbillon des sens et des agaceries de Mariette, oublia tout a fait le pourquoi de sa venue à Longecourt. Ce que n'oubliait ni Charron, ni le châtelain qui se hâta d'expédier un courrier près Monseigneur l'évêque. Histoire de se renseigner sur ce qui se passait sur son domaine...

Mais revenons quelques instants plus avant dans le passé. Nous sommes en I298. A Longecourt règne un certain Robert de Boisleux. Il occupe une place-forte entouré de fossés alimentés par les eaux cristallines de l'Oucherotte. Si Boisleux est bon vassal du Duc de Bourgogne Robert, il n'en est pas moins, lui et son domaine, un véritable casse-tête pour le bourguignon. De Boisleux est originaire d'Artois, et ce domaine bourguignon l'empêche de retourner en la province chère à son cœur. Il faut avouer qu'ici, à Longecourt, le gouvernement n'est pas des plus aisés. Le moindre relâchement, et aussitôt, les gens quittent les terres seigneuriales et s'enfuient vers Tarsul. Et demandent à Cîteaux de les accueillir. Ce que fait l'abbaye, trop heureuse de s'immiscer dans les affaires politiques. De Boisleux en a assez. Plus personne ne veut cultiver ses terres. L'argent rentre mal, et le château demande des soins urgents et coûteux. Alors, de Boisleux s'en va trouver son suzerain, et lui vend tout : château, terres et problèmes.
Un quart de siècle plus tard, Hugues IV cède la propriété à Edouard de Bar, lorrain de grande lignée, et son beau-frère, puisqu'il a épousé Marie de Bourgogne. Longecourt figure alors dans les éléments de la dot offerte par la maison bourguignonne. Mais Longecourt est loin de la Lorraine, et en fait, les Bar n'occupèrent jamais leur demeure bourguignonne. Ils la prêtèrent à des personnages qu'ils tenaient en haute estime, à charge pour ces derniers de pourvoir à l'entretien des pierres et des terres attenantes. Ce qui était le moins...
Mais voilà. Ce qui était valable un siècle plus tôt l'est toujours. Et le moindre problème entre châtelain et paysans voit ces derniers se diriger du côté de Tarsul. De plus, la terre ici est marécageuse, lourde. Fertile si on la draine et la laboure profond. Sinon, de peu de rapport. Là encore, l'argent rentre mal. Et le châtelain est, financièrement, au bord de l'asphyxie, vu que sa position l'oblige à l'hommage à Bourgogne, et qu'il doit en même temps verser un loyer à Lorraine. Une situation en porte-à-faux ! D'autant qu'ici, la parcelle est petite, il faut bien que tout le monde travaille. Loi imposée par l’Église, Bourgogne, et Lorraine. Et petite parcelle signifie petite rentrée, si rentrée il y a ! Certes les petits ruisseaux font sans doute les grandes rivières, à condition de ne point tarir.
Alors, puisque l'argent rentre mal, voire pas du tout, le châtelain lésine sur l'entretien des bâtisses, et la demeure seigneuriale ne tient debout que par miracle

Protot le sait. Il le voit bien. Et se doute que sous peu, le gouvernement de Bourgogne va réagir. Il ne peut laisser se perpétuer une telle situation. Bourgogne, c'est le luxe, le faste, l'ostentation. Pas la misère, pas les ruines. Ici, la guerre est loin, et loin le souvenir des pestes décimant la campagne bourguignonne, il y avait cinquante ans de cela.
Protot est à la source de renseignements de première main, en la personne de Mariette, native des lieux. Il sait combien rapporte la cure. Pas de quoi s'enthousiasmer : Charron, son collègue, ne vit pas dans l'opulence, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais heureusement, il vit aux crochets du château, ce qui lui permet de survivre. Protot comprend et approuve cette attitude présente du missionné. Seulement, Protot vient de Dijon. Là où se prennent toutes les décisions, tant politiques que religieuses. Et Protot sait... Parce qu'il possède de grandes oreilles et que sa situation lui a permis de s'en servir. Il sait qu'à la cour ducale, on s'inquiète fort de l'état de délabrement de la place-forte de Longecourt. Avant de partir pour enquêter, il a eu le temps d'apprendre qu'on se préoccupe de redonner au site le lustre qui était le sien. Protot sait que Marguerite de Bourgogne, la duchesse née de France, vient de recevoir, pour cause de saisie, la jouissance temporaire du domaine. Ce que n'ignore pas non plus le châtelain qui s'en moque comme de sa première braie, vu que le dit domaine ne lui appartient pas. Le véritable maître des lieux, c'est la Maison de Lorraine. Lui n'est qu'un régisseur. Et il sait aussi que si la duchesse veut effectivement exercer ses droits ici, elle devra lui confier d'autres terres. Car tel est son droit : il n'a jamais refusé l'hommage, et participe, dans la mesure de ses revenus, à l'entretien du duché et de sa politique. Il s'est montré loyal serviteur, et cette humilité reconnue doit lui valoir un autre fief. Sinon, il sera en droit de demander réparation à la maison ducale, tenue elle aussi à respecter les droits de ses loyaux serviteurs. Protot sait cela, et aussi le châtelain, donc la châtelaine. Et, à fortiori Charron qui ne doute pas un seul instant qu'il sera soit le chapelain du nouveau domaine reçu par le régisseur actuel, soit celui de l'actuel Longecourt rénové et donc ennobli. Et Mariette se doute bien que la lutte entre les deux hommes sera terrible, qu'un des deux devra rester sur le carreau. Elle, elle a déjà fait son choix, elle mise sur la jeunesse et l'air bonasse de son nouvel amant. Car c'est fini entre elle et Charron : elle lui a dit tout de go que son collègue l'honorait mille fois mieux que lui trop occupé à disperser ses besoins de tendresse aux quatre coins de la paroisse. Ce qui n'émeut pas outre mesure Charron ayant constaté que le ventre de la gouvernante accusait une courbe révélatrice d'un nouvel état.
La garce était enceinte. Et Charron ne put s'empêcher, un soir où les trois personnages se trouvaient réunies, de persifler sur le manque de retenue des amants, et sur la non-retenue du jeune prêtre, ajoutant même qu'il se demandait comment allait réagir Monseigneur lorsque des langues bien intentionnées lui révéleraient que son protégé se conduisait si honteusement. Sous-entendu : je me chargerai de verser de l'huile sur le feu, vous pouvez en être assuré. La charité chrétienne a ses limites, elle aussi. Mariette crut s'en tirer par une pirouette, sans doute inspirée par Protot. Elle osa répondre que si on venait à lui demander qui était l'auteur d'une telle forfaiture, elle jouerait l'innocence, de façon à laisser entendre qu'elle ignorait qui des deux hommes, avait pu abuser de ses faveurs, et de faiblesse. Ce qui était vrai, en somme. Sauf à connaître la nature exacte des rapports entre ces trois personnages.
Mais ce que souhaitait Mariette, c'était la légalisation, la reconnaissance officielle de ce ménage à trois. Après tout, elle ne serait pas opposée à donner quelques nouvelles marques de son affection à Charron, si celui-ci demandait telle faveur, et s'il y mettait les formes.. L'un la câlinerait, Protot. L'autre pourvoirait aux besoins du ménage, Charron. Tout le monde serait content, elle la première; et aussi ce pauvre petit qui naîtrait, innocente victime d'une minute d'égarement...

Ce qu'oubliaient les deux amants, c'est que de Longecourt à Dijon, la distance n'est pas énorme : trois lieues. Et celles-ci ne présentent aucun obstacle insurmontable à un cheminement rapide du courrier. Une missive écrite le matin peut recevoir réponse le soir même.
Ils ignoraient également que pour simple que soit l'appareil du châtelain, ce dernier jouit dans la cité ducale de la plus haute estime. Et la lettre envoyée à Monseigneur reçut un accueil favorable. Réponse fut donnée que l'on prenait bonne note de ses remarques, et que nécessaire se ferait rapidement.
Effectivement, dès le lendemain, un courrier spécial arriva à la cure, et méprisant les minauderies de Mariette, exigea d'être mis en présence de Charron. Tout de suite, et sans qu'aucune oreille indiscrète traîne dans les parages. Le ton n'incitait guère à la réplique, et Mariette dut s'éclipser, assez inquiète pour se mettre à la recherche de son amant, et l'avertir qu'un courrier épiscopal demandait une entrevue immédiate à Charron. Effet immédiat : le sourire de Protot se figea. Inconsciemment, il sentit une brusque angoisse le saisir. Mais il se rassura, persuadé de son innocence, et de la bonne réalisation de sa mission. Il rassura sa maîtresse, mais échafauda un plan pour faire retomber sur Charron la moindre esquisse de réprimande. Après tout, c'est lui qui avait initié, encouragé les dons de Mariette pour la gaudriole. Et lui, jeune curé frais émoulu du séminaire, il avait succombé sous les traîtres coups que lui avait assénés Charron, un fieffé coquin que cet oiseau là. Protot ignorait beaucoup de choses. Et si grandes que fussent ses oreilles, il n'avait pu écouter ce qui se tramait à Dijon.
Le message de évêque était concis, et sans appel : Monseigneur désirait le voir dès demain, pour affaire le concernant. Son message délivré, le cavalier repartit aussitôt pour la ville, laissant Charron songeur. Qu'est-ce ce qui pouvait motiver une telle hâte ? Il pensa alors que Monseigneur ayant reçu des directives de Flandres, désirait les mettre en application. Et lui, Charron, était concerné au premier chef.

Le coq finissait à peine ses vocalises que Charron se mit en route. N'oublions pas que nous étions en été, que la chaleur estivale n'autorise pas une marche aisée, lorsqu'on transpire à grosses gouttes et que la poussière colle à la peau. De plus, en partant « à la fraîche », comme on dit par ici, Charron était certain d'arriver à Dijon pour l'ouverture des portes, ce qui lui laisserait le temps de flâner un peu, d'admirer la ville en plein renouveau, et surtout de reprendre apparence humaine. Car il n'était pas question de faire patienter Monseigneur. Le brave homme était persuadé que l'évêque allait lui donner des nouvelles de Flandres, et il était impatient d'en connaître le contenu.
Monseigneur n'eut pas à patienter. En fait, Charron dut attendre deux bonnes heures avant que son Eminence consente à le recevoir. Au premier coup d’œil, devant la mine sévère du prélat, Charron rentra la tête dans ses épaules, persuadé que l'entretien serait bref, mais violent. Il se prépara donc à l'orage. Et se fit tout petit, attendant que son Eminence daigne l'honorer d'une parole. Aussi se trouva-t-il décontenancé lorsque Monseigneur leva enfin sur lui un regard empli de compassion, sans aménité aucune :
« Alors, Charron, on rencontre problèmes à Longecourt ?
- Des problèmes ? Fichtre non, Monseigneur !
- Allons, ne gardez pas secret ce que je connais déjà.
- Si je puis me permettre.
- Permettez-vous, mon fils.
- .. je poserais une question à votre Eminence..
- Me poser une question ? Faites ! Je vous ouïs fort et bien.
- Que sait donc Monseigneur ?
- Monseigneur sait que l'envoyé en qui il faisait confiance l'a trahi, qu'il a aussi trahi la vôtre, séduit votre gouvernante, l'a engrossé, et manœuvré pour vous honnir près vos brebis. Monseigneur n'ignore pas non plus que cet imbécile vise à vous remplacer, et que la mission à lui confiée n'a pas été remplie avec le zèle attendu. Monseigneur se voit donc contraint de faire respecter les règles de bienséance.
- C'est-à-dire ?
- Vous retournez à Longecourt. Nous sommes mardi. Dans une semaine, vous quitterez votre paroisse pour Dijon. Dès qu'une cure sera libre, vous y partirez accomplir votre saint ministère.
- Mais...
- Il n'y a pas de mais, mon fils. Cet imbécile de Protot voulait votre place : je suis généreux, je la lui donne.
- Mais...
- Oui, je sais ! Vous étiez très attaché à la personne de la châtelaine
- ...
- et elle était aussi très attachée aux pertinents conseils de sagesse que vous lui donniez.
- ...
- Ne rougissez pas, je sais cela aussi. Et également que le châtelain y trouvait quelques avantages. Réjouissez-vous ! Vous pourrez poursuivre cette tâche...
- Mais ..
- Charron, la Maison de Bourgogne reprend ses droits sur Longecourt. Le châtelain devra laisser place nette, en attendant que Philippe, notre Duc, lui octroie un nouveau fief, ainsi que de bon droit. En attendant de connaître quel sera son nouveau domaine, il logera au palais ducal, aux frais de Bourgogne. Longecourt sera démonté, ses pierres envoyées vers Rouvres, pour embellir la résidence de notre Duc. Alors, de votre Longecourt, il ne restera rien. Et la cure sera d'un piètre rapport. Çà, cet imbécile de Protot le découvrira à ses dépens. Ici, à Dijon, vous serez à mon service ; c'est-à-dire que vous prendrez mes ordres, et le premier d'entre eux vous invite à poursuivre votre mission près la châtelaine de Longecourt. Bien évidemment, vous me signalerez la moindre anomalie dans le comportement de vos protégés, car on ignore toujours s'ils étaient au courant des révélations faites par votre moribond. Charron, les temps qui s'annoncent seront pénibles pour le royaume, et plus encore pour l’Eglise qui, malgré ses prêches, ses exhortations, ses appels à la paix, n'est pas écoutée. Et, en fait, il y a deux églises de France, celle qui soutient le roi, représentant légitime de Dieu sur le trône, mais qui n'a pas été oint du Saint Chrême. Et l'autre partie conteste ce roi, sa légitimité, son droit à la couronne, et ses ordonnances. Une église favorable aux Armagnacs assassins, et une autre soutient des Bourguignons qui ne le sont pas moins. Et par dessus le tout, un roitelet anglais couronné à la fois en France et en Angleterre ; mais dont on ignore s'il pourra un jour monter sur l'un de ses deux trônes.
- Que c'est compliqué, Monseigneur !
- Oui ! Et ce n'est qu'un début, car je doute fort que notre Duc reste les pieds dans le même sabot. Il a la mort inique de son père à venger. Et nul ne sait encore de quel côté il fera pencher la balance. Car c'est lui qui détient la clé de tout cet imbroglio. Il est le plus puissant seigneur de la chrétienté, notre Philippe. Et pour peu qu'il le veuille, il peut se déclarer roi. Rien ne pourrait l'en empêcher, pas même ses pairs qui eux aussi contestent la légitimité de Charles, le dauphin de Bourges, pauvre roi sans couronne.
- Et s'il venait à le faire ?
- Quoi donc ?
- Prendre la couronne !
- Nous autres, gens d’Eglise, laisserons faire. C'est de la politique, çà, et nous ne nous mêlons pas de politique.
- Pourtant...
- Sauf, évidemment, si cette politique va à l'encontre des préceptes chrétiens que nous avons mission de faire respecter.
- Cela va de soi !
- Bien ! C'est dit, Charron. Retournez à Longecourt faire vos adieux à vos brebis, et laissez Protot s'enfermer dans sa médiocrité. Soyez sans crainte, vos revenus ici seront de bon rapport, et je ne doute pas que vous saurez ici faire valoir vos mérites. Vous verrez, une citadine vaut bien une villageoise, et nos bourgeoises sont aussi coquines que vos paysannes.
- Mais
- Allons, Charron ! Croyez-vous que j'ignore aussi que vos bons offices ne sont pas uniquement réservés à la châtelaine ? Vous les avez troussé : fort bien, même si votre supérieur pourrait y trouver à redire, sur le plan de la règle. Mais je sais que la chair est faible, et bien sot qui pense qu'un homme d'Eglise ne puisse jamais visiter le con des femmes. Certes, à Dijon, je vous demanderai plus de discrétion. Mais ne vous alarmez point, nos citadines savent, elles aussi, trouver le chemin d'un vit orgueilleux. Si vous savez écouter, vous trouverez très vite celui de leur couche, et plus vite encore le cordon de leur bourse. Voyez, vous ne perdez pas au change.
- Mais alors, pourquoi devrais-je surveiller le châtelain et la châtelaine ?
- Avant de leur confier de nouvelles terres, il faut que Philippe, notre Duc, soit convaincu de leur loyauté envers Bourgogne. Et qui les connaît mieux que vous ? Votre fortune est liée à la leur. Montrez-leur la voie à suivre, et leur fortune fera la vôtre
- Mais qui dit que leur comportement céans sera le même que celui qu'ils ont eu jusqu'ici ?
- C'est précisément la tâche que je vous confie. Bien ! Je pense vous avoir tout appris. Faîtes vos adieux à vos paroissiens, et revenez-nous vite.
- Monseigneur, vos ordres seront suivis à la lettre.
- Çà, j'y compte bien ! Et laissez cet imbécile de Protot savourer ce qu'il croira sa victoire. II aura tôt fait de déchanter. Je m'occuperai de lui dans quelques temps ».
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René

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MessageSujet: Re: La revorche ( historique) Jeu 2 Juin 2011 - 11:28

Chapitre V

Politique

Arrivé ici, on peut légitimement se poser la question : les hauts dignitaires du duché ne cherchaient-ils pas à noyer le poisson ? Car enfin, de telles révélations, si elles étaient connues en Berry, ne manqueraient sûrement pas d'agiter la cour du « Roi de Bourges ».
Certes, il est vrai qu'entre Philippe, Duc de Bourgogne, Comte de Flandres et de Brabant, Seigneur de Comté, et autres titres moins glorieux, et Charles, roi de France par nécessité plus que par légitimité, quelques onces de sang étaient communes. Mais si peu. Et Philippe savait fort bien que s'il insistait un peu, ces quelques gouttes communes pouvaient très bien s'effacer et devenir totalement étrangères. Car, en fait, bien malin qui pouvait dire avec certitude si le roi de Bourges était réellement le fils de feu Charles le fou. De tous côtés, la rumeur affirmait que ce Charles de Bourges n'était qu'un bâtard d'0rléans, exécuté sur ordre de Jean sans Peur par le nommé Raoulet d'Anquetonville, au soir du 23 novembre 1407.
Bourgogne n'a donc qu'à déclarer haut et fort que le roi de Bourges n'est qu'un imposteur. Et aussitôt, la presque quasi-totalité des pairs de France emboîtera le pas du Bourguignon. Reste que… quand on veut s'ériger en justicier, voire en juge, il faut soi-même être blanc de tout soupçon. Certes, Philippe est l'héritier légitime de Jean, sans conteste possible. Et personne n'a contesté ni paternité ni succession, pas même ses ennemis, pourtant nombreux.
Mais voilà ! la confession d'un simple cul-terreux remettait en cause la légitimité, non de l’héritier, mais de l'héritage bourguignon. Jamais les Valois n'auraient du s'emparer, le mot n'est pas trop fort, de la terre de Bourgogne. Seul un concours ( officiel ) de circonstances avait permis aux fleurs de lys de gagner une terre lorgnée depuis trop longtemps. En somme, le passage de Bourgogne sous les lys ne devait rien au hasard, mais à une traîtrise, un assassinat, une forfaiture. Et là, selon la loi coutumière, la cour des Pairs pouvait demander des explications à Philippe. Et, le cas échéant, mettre le duché en la main du roi, jusqu'à ce qu'elle ait décidé si oui ou non Bourgogne appartenait bien à Philippe. Inutile de dire qu'avec les enragés Armagnacs, l'affaire n'était pas gagnée.
Mais là n'était pas le plus grave : l'inquiétant, c'est que Bourgogne devrait se rendre en cour de Bourges, pour se justifier devant ses pairs, dans l’attente d’une reconnaissance quasi-certaine. Même s'il n'y devait rester que quelques heures, le délai était plus que suffisant pour tomber dans un traquenard. Certains membres de l'entourage royal ne respectait rien. Plus grave encore : côté prestige, l'entrevue mettait Bourgogne sur un plan d'infériorité face à Charles le Dauphin. Très mauvais çà, politiquement ! car c'était le reconnaître implicitement pour arbitre. Et donc indirectement lui poser la couronne sur la tête.
Philippe, duc de Bourgogne, demandant l'arbitrage du dauphin, équivalait à le reconnaître roi légitime. Car évidemment, tout le monde suivrait Bourgogne. Or, celui-ci avait déjà reconnu officiellement Henri V, roi d’Angleterre comme héritier naturel de la couronne française. Lui, et toute sa lignée, en particulier son fils, le futur Henri VI. Donc, pas question de se rendre à Bourges. Les chausse-trappes y étaient trop nombreux. Et certaines questions trop embarrassantes.

En particulier sur la politique du Bourguignon mettant en péril la quasi-totalité du royaume de France. Ouvrons donc ici une parenthèse qui permettra de mieux saisir cette ambiguë politique bourguignonne.
Philippe, duc de Bourgogne, donne sa sœur Anne en mariage à Bedford, duc de son état, présentement régent du royaume d'Angleterre, depuis la mort d'Henri V le 31 août 1422. De ce fait, Bedford est aussi régent de France, puisque le traité de Troyes, signé le 20 mai I420, reconnaissait Henri V comme fils légitime de Charles VI, et donc héritier du royaume de France. Là, il n'est plus question de Charles VII, écarté de la couronne. Le duc de Bedford, beau-frère de Bourgogne, à un frère fort turbulent mais très populaire outre-Manche : le duc Humphrey de Gloucester, nommé protecteur du royaume d'Angleterre en l’absence du régent Bedford qui ne peut se diviser en deux. Ce même Gloucester épouse, vole selon d'autres, la nièce (par alliance) de Philippe de Bourgogne, la très célèbre Jacqueline de Bavière. Jacqueline, excusez du peu, n'est autre que la veuve de Jean de France, frère de Charles VII. Remariée une première fois, elle avait alors répudié son second époux, Jean IV de Brabant. Pourquoi ? Pour cause de maladresse au déduit ! autrement dit, de virilité défaillante. Dans la famille bavaroise, on ne plaisante pas avec ces choses là. Isabeau et Jacqueline même combat ! Il leur faut du mâle, et du mâle vigoureux, pas des impuissants.
Bref, Jacqueline n'est pas la première venue : comtesse de Hainaut, de Hollande et de Zélande. Un très beau parti, ma foi. Oui, mais un parti un peu fol. Qui se croit donc autorisé à convoler avec un non moins fol amant, le bel Humphrey, qui par le jeu des alliances, devient à la fois neveu et beau-frère de Bourgogne. Humphrey, protecteur du royaume d'Angleterre, prend son rôle très au sérieux, et décide de mettre la France au pas, que son frère Bedford a charge de régenter. Humphrey ne connaît rien d'autre que la France. Tout ce qui est français est donc ennemi, y compris Bourgogne pourtant son parent. En vertu du principe bien connu que si on choisit ses ennemis, on ne choisit pas ses parents. Ce qui n'empêche pas les uns de passer aisément d'un rôle à l'autre.
Sur cette politique ambiguë de Bourgogne, la Cour des Pairs de France serait en droit de demander des comptes. Qu'il vaut mieux éviter de rendre, vu qu'on ne sait jamais très bien soi-même qui est l'allié de qui et qui l'ennemi de qui.

La seule chose que connaisse Bourgogne, c'est bien l'identité des assassins de son père, feu le duc Jean, dit aussi « Sans peur », qui bénéficiait de l'estime générale. La preuve, Paris était renommée plus bourguignonne que Dijon, c'est dire. Du moins, la capitale du royaume le prétendait. Car aux sources de la Seine, on n'en était pas du tout convaincu. Mais on laissait dire et faire : les guerres résultant de ces querelles politiques se déroulaient là-bas, et les exactions de la soldatesque trouvaient dans la capitale francilienne de quoi alimenter ses ardeurs. C'est du moins ce que souhaitaient les véritables bourguignons. Dans cette affaire, tout le monde y trouvait son compte.
La soldatesque entretenait sa forme et perfectionnait ses techniques. Le parisien une occasion de se libérer de la tutelle royale. La Sorbonne, que personne n'arrivait plus à contrôler, voyait ses prérogatives amplifiées. Le duc de Bourgogne, qui, à peu de frais, sinon au prix de beaux discours, se taillait une popularité qui en faisait un véritable héros national et un précurseur des libertés individuelles et corporatistes. Donc, en fait le véritable maître du jeu politique national. Bourgogne pouvait se le permettre. Les libertés qu'il encourageait à se manifester ne mettaient aucunement en danger ses prérogatives seigneuriales, Paris n'étant en Bourgogne, ni de Bourgogne, comme chacun sait.
Jean sans Peur le croisé avait joué les justiciers en faisant assassiner Charles d'Orléans, dont personne n'ignorait qu'il était l'amant de la reine Isabeau de Bavière. Et peut-être même le père de Charles VII.

Étrange destin que celui de cette Bavaroise ! Qui, sans jamais le vouloir, avait poussé la Maison de Bourgogne vers les sommets de l'échiquier européen. N'avait-elle pas vu et supporté les desseins de la dynastie bourguignonne ? Tour à tour, Philippe le Hardi, son « bon oncle » ; Jean sans Peur qui aurait, disait-on dans son entourage, partagé sa royale paillasse ; et maintenant cet orgueilleux Philippe, aux colères imprévisibles, mais au sens politique si aigu, bien conseillé et surtout bien armé pour dicter sa loi à n'importe qui. Et si la gracieuse jeune fille qui avait épousé ( mariage d'amour, précisons-le pour être honnête) le pauvre roi fou s'était empâtée au fil des années, au point que son entourage la surnommait « la saucisse », il n'en demeurait pas moins que c'était elle qui détenait le fil d'Ariane permettant de dénouer l'écheveau politique que ses frasques (à ce niveau-là on peut parler de fresques ) amoureuses avaient largement contribué à tisser.
Mais elle se faisait bien vieille maintenant. Et si sa boulimie l'occupait à longueur de jour, si les hommes détournaient maintenant leur regard devant le spectacle de ses appâts, elle restait néanmoins la reine-mère. Et çà, nul ne le pouvait nier. Pas même Bourgogne ! On pouvait lui reprocher d'avoir enfanté des bâtards, certes. Mais on ne pouvait l'accuser de stérilité, çà non ! Ni même d’avoir toujours partager sa couche avec le roi fou, lorsque des rares moments de lucidité faisaient retrouver à celui-ci une grandeur perdue lors d'une chevauchée le 5 août I392, en forêt mancelle. On pourrait à bon droit reprocher à la brune Isabeau ses escapades et ses folies. Mais ce serait injuste. Doit-on reprocher à une jeune femme d'aimer la vie ? La condamner parce que la chance, disons la malchance, fit d'elle le jouet d'une politique dont les acteurs eux-mêmes ignoraient la réelle portée ?
Reconnaissons-le honnêtement. La démence royale arrivait au plus mauvais moment : le pays était en guerre, les finances au bord de l'asphyxie, et sur la scène un quarteron de princes dévorés d'ambition. C'est juste : sa position de reine de France aurait du l'inciter à quelque modération, sinon discrétion. Mais outre qu'elle était étrangère à ce remue-ménage qui agitait toutes les cours européennes, elle devint, par la force des choses, prisonnière de ses passions et de ses pulsions... bien aidée en cela par les oncles de son mari, préférant la voir s’activer en alcôve plutôt qu'en Conseil royal. Pendant qu'elle lutinait et butinait avec « grand'plaisir », elle laissait le champ libre à ceux qui ambitionnaient de remplacer le légitime maître du royaume.
Toute sa vie, Isabeau n'aura été qu'un jouet, une marionnette dont tout le monde pouvait tirer les ficelles. Preuve en est que son propre fils, que jamais elle ne renia, ce Charles VII, lui-même se désintéressa soudain d'elle, dès qu'il eut enfin ceint la couronne royale. Et le peu d'influence qu'elle pouvait encore avoir s'effaça devant l'ambition trop longtemps contenue de la belle-mère de son fils, la reine Yolande. Le drame, son drame qui malheureusement trouva des ramifications surprenantes, est d'avoir été trop aimée de son mari. Puisqu'on sait que Charles le Sixième, dès qu'on lui eut présenté sa promise, en devint fou amoureux. C'est normal, pour un dément, pourrait-on penser. Mais outre qu'il connut sa promise alors que la maladie n'était point déclarée, les rares instants de rémission que lui laissait la démence le virent toujours aussi amoureux. Et reconnaissons honnêtement que la reine, dans ces moments là, partageait très volontiers la couche de son royal époux. Certains verront dans ces rares moments de tendresse conjugale l'origine légale de la descendance de Charles Vl. Peut-être...

Philippe le Bon, lui, est ivre de vengeance lorsqu'il apprend que son père tombe sous les coups assassins de Tanguy du Châtel. Il parle de massacrer tout l'entourage royal. C'est vrai qu'une partie des félons tomberont sous les coups de bras armés par Bourgogne. Pourtant, au fond de lui-même, Philippe sait aussi qu'il est prince de sang, de lignée royale. Et son alliance avec l'Anglais, elle lui est plus imposée par les événements que par volonté réelle de combattre la moitié du royaume fidèle à la monarchie valoisienne. Ce qui explique ce jeu subtil des mariages. En mettant ses sœurs dans le lit des grands de ce monde, Philippe s'évite des intérêts contre nature. Nul ne songerait en effet, à lui reprocher des neutralités imposées par les devoirs familiaux. Il est malin, Philippe ! Car il sait que ces neutralités favoriseront tôt ou tard l'installation du Roi. En somme, chaque fois que Philippe marie une bourguignonne, c'est Charles VII qui en profite indirectement, selon le principe bien connu : « les amis de mes amis sont fatalement mes amis »
Visiblement, Philippe se contenterait volontiers du seul gouvernement de ses états. Mais comment le faire, en évitant autant que possible les conflits qui ruinent les terres et le moral des âmes ? Qui vident aussi les coffres pour rémunérer une soldatesque qu'on risque de retrouver demain face à soi. Oui, tout cela demande beaucoup de sacrifices. Mais pour l'heure, les temps ne sont pas venus, ce qui n'empêche pas de travailler pour l'avenir.
Alors, puisque les esprits sont encore en pleine effervescence, et parce que les alliances se défont au gré des courants d'air, que rien n'est assuré, stable, logique, il est prudent de se couvrir en prévision de l'orage toujours possible et même probable.
Voila pourquoi la confession du paysan bourguignon, bénigne en soit, pourrait prendre des allures de catastrophe si l'on n'y mettait bon ordre. Les ennemis sont suffisamment nombreux pour d'un rien faire une montagne. Au passage, notons que ce « rien » peut, sur simple révélation, embraser la moitié de l'Europe. Une torche de plus jetée dans l'incendie. Mais qui, additionnée aux autres, ne laissera derrière elle qu'un monceau de cendres.
La Bourgogne vit en paix. C'est-à-dire qu'elle ne souffre point, ou pas trop, des excès guerriers. Il faut que cet état perdure. Laisser à la belle province le temps de cautériser ses plaies, elle qui a tant souffert il n'y a pas si longtemps des ravages des grandes compagnies et de ceux conjugués de la peste, de la famine et des intempéries.
Elle s'est remise, c'est vrai. Mais si lentement que le moindre écho de bruit de bottes, le moindre souffle fétide suffit à vider villes et villages. Cette Bourgogne qui éclaire le monde, que tous les princes envient, ce miroir qui attire à lui comme un aimant tout ce que le monde connaît d'artistes et de beaux penseurs, ce bijou, ce joyau, il faut donc le conserver dans un écrin, dans un cocon, dans une zone de neutralité. Laisser ses habitants travailler en paix, leur permettre de reprendre souffle avant de s'élancer vers de nouveaux sommets. Pour cela, éviter les guerres qui, si elles ne ravagent pas la contrée, demandent néanmoins de gros sacrifices au contribuable

La politique de Philippe est donc simple : la Bourgogne, sa Bourgogne, celle qu'il chérit plus que tout, cette terre qu'on dit volontiers bénie des dieux, il faut, tout comme le produit de sa terre et du travail de ses hommes, le laisser mûrir en toute quiétude avant qu'elle puisse délivrer tout son arôme, toute la puissance de sa sève. Même si celle-ci, pour l'instant, n'est qu'en devenir.
Et, pour éviter toute cette agitation néfaste au bon mûrissement de la sève, demeurer loin de la cave où fermente tant de devenir, rester éloigné de ce temple, pour éviter les chevauchées guerrières et les «tailles » impopulaires. Philippe sait bien que la province ne voit que lui, ne vit que pour lui et par lui, et qu'il trouvera toujours sur les bords de l'Ouche la sérénité ultime.
C'est là et nulle part ailleurs que ses restes iront, à côté de ceux de ses parents, et de ses aïeux. La Bourgogne et Dijon sont sa véritable patrie, le sanctuaire qu'il convient de préserver à tout prix.
Oui, un sanctuaire, et le chroniqueur pèse ses mots. Sinon, pourquoi le moindre courant d'air voit-il arriver en grande hâte le duc accompagné d'une armée ( c'est le cas de le dire !) de médecins ? On ne touche pas à la Bourgogne, ne serait-ce que du regard. Au moindre éternuement de la belle province, c'est le branle-bas de combat...

Évidemment, une telle politique n'est pas toujours comprise du menu peuple. Le pouvoir de décision de son prince, de son duc, peut parfois lui paraître injuste. Car le fait que la personne ducale vive plus sur les bords de la mer du Nord que sur celles de l'Ouche apparaît souvent comme un déni, un désaveu, voire un mépris incompréhensible. Mais ici, tout ce qui réfléchit, ce qui montre quelque importance n'ignore pas que les événements extérieurs imposent ce dédain, ou ce qui paraît tel. L'absence ducale n'est pas une pénitence, mais au contraire un gage de respect pour la terre qui l'a vu naître et le verra reposer. Ils savent aussi, ceux-là, que le rayonnement de la Bourgogne vient aussi de ce qu'elle vit à l'écart de tous ces conflits qui ruinent le pays.
Mais, non moins évidemment, tout ce que le duché compte de barons n'est pas forcément en accord avec cette pratique. Beaucoup savent que la Bourgogne est riche, que ses finances paraissent inépuisables. C'est vrai que la terre et le travail de ceux qui la grattent sont de bon rapport. Il est non moins prouvé que le Duc ne taille pas trop ses sujets bourguignons, en rapport avec ce qu'il demande à ses possessions nordiques. Vrai aussi que là-bas le commerce est international et méconnaît les frontières géographiques ou politiques. Et qu'il est sans doute préférable de tondre le drapier flamand, prompt à la révolte, que le vigneron bourguignon beaucoup plus sage. Oui, tout cela est vrai. Mais il est tout aussi exact que certains hobereaux bourguignons n'aiment pas la magnificence que déploie le Valois. Ici, un sou est un sou. Que le duc tienne son rang est normal, n'est-il pas le plus grand feudataire du royaume ? Mais qu'il cherche à éclipser par ses fastes les cours royales auxquelles il est allié, voilà qui plaît moins.
Et encore, s'il n'y avait que çà ! Le luxe appelle le luxe, et les dépenses les dépenses. La taille a ses limites. Et, à trop vouloir, on finira par ne plus rien avoir. Il faut diversifier les sources de revenus. Et les solutions sont nombreuses. On prend prétexte d'une grogne passagère pour appeler des vociférations une révolte. Qu'il faut mater, sous peine de voir le mouvement s'étendre. Besoin se fait donc sentir de lever une armée. Qu'il faut bien payer, si l'on ne veut pas en faire partie soi-même. Et une armée en campagne, çà coûte cher. Il faut donc ouvrir les cordons de sa bourse. Et aussi pour l’adoubement des fils, et aussi pour le mariage de ses sœurs, ou de ses filles. Si encore ceux-là se contentaient d'une progéniture raisonnable. Mais non ! Ils entretiennent maîtresses qu'ils engrossent à qui mieux mieux, reconnaissent leurs bâtards qui ont rang de fils ou filles légitimes et qu'il faut donc aussi doter. Encore heureux qu'ils ne leur prend plus envie de partir en croisade, comme feu le Duc Jean. Qui n'avait pas trouvé mieux que de combattre à un contre dix, fut fait prisonnier, et le ban dut payer une rançon astronomique. Personne ne sut exactement combien coûta sa libération, sauf le Duc, son fils, le banquier lucquois Dino Rapondi et le sultan Bayezid. Mais ici, en Bourgogne, quand arriva la note, pas mal de seigneurs firent la grimace, et trouvèrent la plaisanterie amère et même salée.
De plus, certaines familles ne reconnaissaient l'autorité ducale que parce que leurs moyens étaient limités. On avait aimé les capétiens, sur cette terre de Bourgogne. Ceux-là au moins, ils étaient du cru. Mais les Valois, ces princes de sang qui ne vivaient qu'entre fêtes et batailles souvent perdues, ceux-là ne faisaient pas partie de la Bourgogne. Et ils le savaient bien, les princes ducaux, ce qui peut-être pouvait expliquer leur domiciliation en Flandres. Jamais un duc de l'ancienne dynastie ne se serait permis un tel affront. Eux, quand ils s'absentaient, c'est parce qu'ils partaient à la guerre, mandés par le roi ou contraints par les usages. Mais s'ils partaient, ils laissaient au moins qui leur mère, qui leur épouse, qui leurs enfants dans le duché de sorte que celui-ci ne soit jamais orphelin. Pouvait-on en dire autant des pique-assiettes valoisiens ? Beaucoup disaient non !

On le voit, les avis se partageaient. Et la sage Bourgogne, la « belle province » n'attendait qu'une étincelle pour exploser. De cela, les espions ducaux, d'autres diront les serviteurs, en étaient conscients. Force était donc d'éviter tout remous, toute nouvelle tendancieuse, et toute polémique hâtive. Bourgogne sommeillait, il était sage de la laisser s'assoupir tout à fait.
Ce à quoi s'employaient pleinement l'évêque de Langres soucieux d'une pourpre cardinalice. Et aussi le vicomte-mayeur à l'affût d'un nouveau fief, pour peu que son silence, son tact, sa discrétion lui rapportent une épée. Car il était bien connu que les valoisiens savaient récompenser ceux qui les servaient avec abnégation. A condition d'être patient et de savoir mettre ses mérites en avant, le moment venu.
L'idéal ? se montrer indispensable, être l'homme de la situation. En d'autres termes, se montrer fin politique.





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René

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MessageSujet: Re: La revorche ( historique) Jeu 2 Juin 2011 - 11:28

Chapitre VI

« Réactions... »

« Si vous croyez qu'on naît duc, ou prince, vous vous égarez, Messires ! S'il est vrai que les hasards de la naissance font de nous l'héritier des domaines, il nous faut apprendre comment gouverner. Être prince n'est pas une faveur, vous devez m'en croire. Mais un long et difficile apprentissage. On ne manie pas les gens comme vous vous maniez vos tisseries (métiers à tisser, NDA.). Nous aussi, nous avons des maîtres qui enseignent comment agir pour le bien de tous. Vous, drapiers, n'avez que votre pratique à connaître pour devenir maître en votre art. Nous autres princes, devons connaître le droit de chacun, qui varie selon les contrées ; veiller à ce que les intérêts de l'un ne lèse point trop l'autre. A ce que les usages qui vous régentent soient respectés. Surveiller ceux qui pourraient vous causer grand dommage, les châtier s'il le faut. Apprendre l'art de la guerre pour que mieux règne la paix. Veiller également au salut de vos âmes en protégeant vos curés, et leur permettre d'exercer leur ministère. Défendre vos intérêts lorsqu'ils sont menacés. Détruire vos ennemis. Veiller à ce que la monnaie soit bonne et ne lèse point les humbles, à une juste répartition des besoins. Veiller encore à ce que le pauvre mange, lui aussi ; à ce que la semence ne vous coûte trop. A ce que sujets et marchandises circulent librement, sans contrainte physique ou de prix. Et j'en oublie encore. Oui, Messires, naître prince n'est pas de tout repos, quoique vous en pensiez. Et il nous arrive parfois, à nous autres, d'envier cette vie simple qui fait votre force.
- Messire Philippe, nous comprenons. Il est juste de dire que le gouvernement de vos états est tâche bien pesante. Mais enfin, si celle-ci se montre trop pénible, pourquoi ne pas vous décharger d'obligations trop contraignantes ?
- Je suis prince de par ma naissance, Messires. Et aussi parce que Dieu m'a confié cette tâche. Je ne dois pas reculer devant la difficulté. Ce serait faillir à l'honneur que se dérober. J'assume ces fonctions, Messire, car tel est mon devoir et mon destin. Ne pensez pas que ce soit toujours de gaieté de cœur. Il me déplaît fort de vous demander aide. Mais c'est malheureusement nécessaire car les rôles se doivent partager. Vous voulez la paix ? de la laine pour vos tisseries, et aussi vendre le fruit de votre travail ? Vous voulez être payés en borne et solide monnaie ? Rien de plus juste ! Mais cette justice, cette paix si favorable aux affaires, vous en savez le prix. Je ne peux vous les garantir que si vous autres, gens de ma bonne ville, y mettez du vôtre. Les hommes d'armes coûtent cher. Il faut les solder, les équiper, et leur donner de saines distractions lorsqu'ils ne sont pas en service armé, pour éviter tout débord.
- Mais ce sont là vos hommes, Messire ! Pas les nôtres ! Nous, nous avons notre milice...
- Votre milice ? Vous plaisantez, Messires ? saurait-elle protéger votre bonne ville contre un envahisseur armé de pied en cap ? Non ! Et le savez bien ! Tout au plus peut-elle veiller à la quiétude de votre quotidien, arrêter quelques trublions avinés, démasquer les marchands malhonnêtes, contrôler les poids et les mesures, veiller à ce que le cours soit régulier. Mais elle ne saurait en rien arrêter une troupe de vaillants soldats venus incendier votre ville et la ruiner. Même vos remparts ont besoin d'hommes expérimentés pour les défendre. Et c'est à moi, votre prince, que revient cette charge. Aussi, il est juste que vous et vos semblables en payiez le prix...
- Certes, ce que vous dîtes est juste, Messire. Mais nous ne sommes pas en guerre, nos remparts ne sont point menacés. Aussi l'aide que vous demandez est inadaptée à la situation présente.
- Ah oui ! Pourtant, quand l'Anglais est venu jusque sous vos murs, sous feu mon père, lorsqu'il a écrasé l'armée ennemie, avez-vous demandé à connaître l'origine des soldes de son armée ? Non ! Pourtant, l'argent bourguignon, ou picard, a bien servi vos intérêts, que je sache. Vous trouvez normal que mes autres sujets payent votre défense, et injuste qu'on vous demande pareil effort quand ceux-là sont à leur tour menacés ! Non, Messires ! Tous mes gens ont droit à ma clémence, et à mon assistance quand besoin se fait urgence.
- Nous comprenons, Messire Philippe. Et nous ne voulons point ignorer les besoins de tous. Mais la somme est si importante, et nul danger ne se profile à l'horizon. Nous sommes des travailleurs, et la vie est difficile...
- Pas de çà, messire Hooydonck. Nous sommes entre gens de bonne compagnie, et non sur le pavé. Nous ne traitons pas affaires, que je sache ! je vous ai exposé les besoins de mon gouvernement, rien ne m'obligeait à le faire. Je n'ai pas dit : je veux ! Mais il me faut. La nuance est de taille. Allez, convoquez vos gens. Transmettez ma demande. Discutez, et m'en donnez réponse que je désire rapide et favorable. Disons... ce soir ? Non ! Ce délai est trop court ? Soit ! Alors demain ? Pour Vêpres ! Voilà qui vous laisse une journée entière. Le délai me semble suffisant. Allez, Maître Hooydonck, et soyez de bonne parole »

Philippe n'y allait pas avec le dos de la cuiller. Et Hooydonck, tête basse, fit la grimace en quittant son illustre hôte.
C'est vrai que Bruges vivait présentement en paix, sans crainte d'un ennemi extérieur. Cette paix, la ville la devait à la présence en ses murs du prince bourguignon. Vrai aussi qu'il incombait à la cité drapière de payer son écot. L'armée ducale était l'armée de tous, et tous devaient donc participer à son entretien. Rien à dire devant cette demande. Mais Hooydonck trouvait lourde la charge que venait de lui imposer le duc. En tous cas, disproportionnée avec les besoins du moment. D'autant que ce même duc, dans sa soif de luxe, venait de changer complètement l'aspect de la ville. On avait abattu les vieilles masures pour construire neuf, beau, solide. Mais aussi cher. Car on avait fait venir de très loin quantité de matériaux jugés nobles. Jusqu'à ce marbre rouge de Bourgogne.
Et le transport multipliait le prix dans des proportions astronomiques. Il était juste que les échanges commerciaux entre possessions ducales puissent se faire sans contrainte. Ici, on achetait la pierre, le vin. Contrepartie : on vendait en quasi monopole le drap, la dentelle, la laine. Ah, s'il n'y avait pas ce transport ! Mais voilà : Flandres et Bourgogne sont éloignées, et pas du tout voisines. Alors, il fallait bien payer aux seigneurs lorrains le droit de traverser leurs terres. Et ils en profitaient, révisant sans cesse à la hausse ce droit de passage.
Et il y avait pire ! Ici, on devait acheter la matière première. La laine arrivait d'Angleterre, grand paradis de l'élevage. Mais l'Angleterre était en guerre. Il lui fallait donc elle aussi solder son armée. Évidemment, le coût de la laine s'en ressentait. Chaque poussée de fièvre voyait les cours flamber. Et s'accroître les difficultés d'approvisionnement. Pour un oui, pour un non, les livraisons retardaient, un rien pouvait voir repartir les bateaux salvateurs. Pourtant, à grands frais, on avait creusé un canal. Mais peu à peu, il s'ensablait, sous l'action conjuguée de la mer et du vent. Les bateaux avaient peine à accoster. Le pire, dans cette affaire, c'était que le Duc, averti de l'asphyxie menaçante, avait souri, et laissait le soin aux corporations de s'occuper de cette charge : à lui l’entretien de l’armée, à eux le canal et son entretien. C'était de bonne guerre, certes ; mais grevait lourdement la municipalité et les corporations.

D'ailleurs, en réfléchissant, Hooydonck se rendit compte que le duc laissait la cité se débrouiller seule. Ne venait-il pas de favoriser l'implantation, au sud, du côté de Lille et de Roubaix, de nouveaux métiers, de nouvelles corporations qui menaient la vie dure aux métiers brugeois. Fourberie ducale, ou manque de vigilance brugeoise ? Il faut avouer qu'ici, on n'avait pas senti tourner le vent. Les corporations ne se souciaient guère des goûts de leurs contemporains. Elles faisaient fi de la mode. Or, cette dernière n'exigeait plus de grosse laine, plus de drap épais et chaud. Maintenant, le goût était à la saiette, aux étoffes légères. Et, depuis le Rathaus de Lübeck, siège de la Hanse, on commandait plus volontiers des rouleaux de soie que des balles de laine et des rouleaux de drap. Le classique était dans la tourmente. Signe qui ne pouvait tromper : les banquiers, les Arnolfini, les Portinari, les Conti, ouvraient de multiples succursales dans les villes nouvelles. Les capitaux prenaient la fuite.
Si Bruges pouvait s'enorgueillir d'abriter le prince, elle n'était point la capitale de ses états du nord. Tout au plus, une résidence privilégiée, sans plus. Gand et Bruxelles se partageaient aussi ses faveurs. Mais ici, tout le monde savait que la Bourgogne, et plus spécialement Dijon, sa capitale, était l'objet de toute l'attention ducale. Il ne vivait ici que par nécessité politique, rien de plus. Et rares ceux qui ignoraient que la puissance industrielle des états du nord ne servait qu'à embellir ceux du sud. « Une terre de paysans », se plaisait-on à penser dans les maisons cossues des drapiers flahutes. Oubliant un peu vite que cette terre de paysans les faisait travailler aussi, et qu'elle fournissait, outre le vin, la pierre de leurs demeures, le bois de leurs charpentes, et toute la métallurgie fine dont ils avaient besoin. Un bien étrange royaume que celui de ce roi sans couronne, non ?

Philippe imposait donc ses sujets brugeois ; Brulard, lui, prenait très au sérieux son rôle de confesseur des Béguines. Maintenant qu'il faisait « partie de la maison », les langues se déliaient. Si tant est qu'elles aient jamais été ligotées, comme nous le savons déjà.
Ainsi, il s'aperçut avec stupéfaction que la plupart des pensionnaires du lieu n'étaient point venues ici de leur plein gré. Mais le plus souvent, contraintes et forcées. Rares étaient celles qui avaient accepté de servir Dieu par vocation.
En fait, pour beaucoup, le seul Dieu qu'elles admettaient ne se présentait pas sous forme d'abstraction ou plus matérielle d'un crucifié. Mais sous celle plus plaisante d'un membre masculin sujet à étonnantes mais engageantes variations de volume. Dans cette maison sensée se recueillir devant les magnificences de la création, on adorait les créatures. Et on s'agenouillait plus rapidement devant un vit bien raide que devant la croix. Entendons-nous bien : un vit, quand il y en avait un à honorer. Faute de, n'importe quel sexe faisait l'affaire, fut-ce celui d'une autre pensionnaire. En outre, à défaut de membre charnu, personne n'hésitait à utiliser divers accessoires, ou artefacts commandés par leur imagination.
Aussi, en fait de maison pieuse, celle des Béguines pouvait sans parti-pris se qualifier aisément des pieux, ou des pals si vous préférez. Ici, dans chaque pièce, il y avait, sous une forme ou sous une autre, la représentation matérielle du seul dieu qu'on adorait, savoir le phallus. La vénérable maison religieuse cachait en réalité une « maison de la jubilation », comme il est coutume d'appeler ces lieux où des charmantes font commerce de leur corps. Seule la clientèle changeait de sexe, forte de certaine expérience qu'on ne pouvait s'attendre à trouver là.
Tout Bruges savait ce qui se passait entre les murs de la vénérable maison. Et trouvait cela normal. Pratiquement, chaque grande famille de la cité avait une représentante ici. Soit à titre permanent, soit à titre temporaire. Car les Béguines acceptaient volontiers les bourgeoises ayant besoin de retraite pour mettre leur âme en harmonie avec les commandements divins. Et le plus prisé était le suivant : « aimez-vous les unes les autres ». Il serait injuste de nier que, derrière les murs du couvent, la divine sentence était fortement mise en pratique.

Ceci permettait aux bourgeoises locales de convoler, non pas en justes noces, mais en adultère sans que personne y trouve à redire. Les esclandres, toujours fâcheux pour la renommée des bourgeois et la bonne marche des affaires, se trouvaient évités. Encore une fois, tout le monde y trouvait son compte : bourgeois, bourgeoises en mal d'amour, clergé trouvant là une source de revenus non négligeables. Explication de texte : les pensionnaires, quelque soit leur statut, nones ou retraites, étaient astreintes à travaux. Céans, c'était de la dentelle revendue fort cher, pour satisfaire les demandes de la clientèle brugeoise. Cette noble occupation, le travail manuel, n'était en fait qu'un justificatif : puisque les autorités religieuses affirmaient que l'activité manuelle est la meilleure préparation à une saine réception des paroles divines, il serait malvenu d'en douter. Je ne le ferai donc pas.
Mais il serait criminel, pour la bonne compréhension de cette chronique, de ne pas avouer également que la « retraite » de ces dames, appelons-le ainsi, était pour l'édifice religieux la principale source de revenus. Car bien évidemment, cette mise au vert des bourgeoises n'est pas gratuite. La pension coûtait fort cher, et n'était pas à la portée de toutes les bourses. Normal, penserez-vous, vu la qualité des services rendus et des espérances locales.
Brulard comprit donc très vite que le couvent des Béguines réunissait l'élite de la gent féminine brugeoise. Élite sociale s'entend. Ce qui, entre parenthèse, faisait également la fortune de certains artisans locaux, ou voisins de la vénérable maison, travaillant exclusivement à la satisfaction des goûts, penchants, et autres fantasmes des pensionnaires.
Sous l’uniforme local, pour le curieux, et tel était Brulard, se cachaient des trésors insoupçonnés, tant dans les contenants que le contenu. Je ne parlerai pas ici de ces sièges très spéciaux sur lesquels étaient assises nos dames pour exercer leur art de dentellière. Sachez simplement que les dits-sièges cachaient une prothèse de bois fin permettant de goûter, en toute innocence, aux délices d'une satisfaction permanente et quasi -immédiate.


Ici, on avait inventé le travail dans la joie et la satisfaction des sens. D'ailleurs, le port de la culotte était interdit, et sévèrement réprimé, sauf pour celles souffrant d'une arrivée de leurs humeurs. C'était l'unique exception : c'est donc dire. De même, la règle locale, quoique non écrite, et pour cause, imposait aux pensionnaires de satisfaire les besoins charnels de leurs compagnes, si elles en faisaient demande. Application immédiate du fameux précepte : " aimez-vous les unes les autres". Interdiction absolue de refuser. Sinon, la coupable se voyait punie, et sévèrement : une certaine discipline s'avérait nécessaire. Ainsi, une gente dame se sentant l’âme en peine demandait à sa voisine quelques privilèges. Celle-ci refusait. On imposait alors à la récalcitrante un châtiment exemplaire. La mère supérieure, devant toutes les béguines assemblées, admonestait la coupable. Notre pénitente devait alors s'agenouiller devant chacune des pensionnaires qui, prestement, relevaient leur robe. Et la pénitente devait, de bon ou mauvais gré, donner à chacune ce qu'elle avait refusé à sa voisine. Cette dernière, lésée, et la mère supérieure avaient, elles, droit à un traitement particulier. Que voici. Outre l'obligation d'embrasser le sexe de ses compagnes, elle devait aussi mendier sa nourriture. Ainsi donnée : elle devait venir la chercher dans les cavités anatomiques des dames précitées. Et ceci devait se faire sans violence, sans brutalité. On exigeait la douceur, non la douleur. La moindre remarque concernant le non-respect de cette règle voyait aussitôt tomber une nouvelle punition. Dont la gravité dépendait du bon vouloir du collège des pensionnaires rassemblées pour la circonstance. Inutile de dire qu'en pareil cas, il n'y avait aucune règle écrite, ou stricte. Elle dépendait uniquement du bon vouloir des dames, en fait de leur imagination. Un des supplices favoris, donc volontiers choisi par les juges, voyait la fautive s'asseoir sur un tabouret spécialement agencé. Ses cavités intimes étaient bouchées par deux protubérances séparées par un intervalle minime. La suppliciée devait alors se livrer à maintes contorsions pour s'asseoir. Et il est exact que celles-ci occasionnaient parfois des déchirures corporelles douloureuses. Ce n'était point terminé pour autant : les bras de la patiente étaient relevés, ses mains attachées à la potence horizontale d'une croix dressée derrière le siège décrit précédemment. Lequel reposait sur une petite estrade circulaire de bois. Un ingénieux système de barre permettait à chacune des pensionnaires de lever, de tourner, d'abaisser le siège à sa guise. Occasionnant ainsi à la fautive divers mouvements que le corps, cette fois véritablement supplicié, n'appréciait pas forcément. Une variante de cette punition consistait aussi à tirer en arrière la tête de la pénitente, au moyen d'un collier attaché sur son front. Et elle devait, dans cette position peu académique, donner plaisir à cinq de ses collègues. Si l'une d'entre elles venait à se plaindre du manque de coopération de la pénitente ( ce terme ne cachait-il pas une affiliation évidente avec le mot pénis ?), elle recevait alors, sur les seins et le ventre, nombre de coups d'un martinet spécial, les lanières se terminaient par des nœuds tressés. Nouvelle règle absolue : interdiction de blesser la fautive. On punissait, on ne châtiait point.
Je crois l'avoir dit ! Seule l'imagination des pensionnaires limitait le renouvellement des peines. Mais toutes tournaient autour du même thème : la pénitente devait souffrir dans ses chairs, et donner, simultanément, du plaisir à ses compagnes.
Inutile de préciser que, dès leur sortie, ces dames se hâtaient de narrer à leurs voisines les délicieux tourments imposés par la stricte règle monastique, lors de leur récente retraite. Aussi, les demandes d'adhésion provisoires affluaient en nombre, et obligeaient la mère supérieure à un planning rigoureux et précis. Certaines dames auraient volontiers accepté une retraite d'un mois chaque trimestre. Vu que leurs légitimes époux, fort accaparés par leurs affaires, oubliaient trop souvent ( à leur gré s'entend !) de leur présenter des hommages qu'elles étaient en droit d'attendre et surtout de recevoir.
Brulard comprit très vite que la recommandation de l'abbesse lui demandant de ménager les pucelages était inutile. De pucelles, céans, il n'y avait point. Et ce, de quelque côté qu'on se tourne... A se demander même si un seul avait un jour pénétré en ces lieux. Jadis, peut-être ! Oui, peut-être !

Étonnant ministère que celui proposé en ces lieux. Mais Brulard n'était pas au bout de ses surprises.
Un rapide résumé nous en convaincra mieux que mille discours. Son intelligence, sa vivacité d'esprit l'avait fait remarquer de ceux qui avaient eu charge de son apprentissage religieux. Il aurait pu devenir simple curé de campagne, comme tant de ses collègues. Mais non. Une simple recommandation écrite le fit nommer secrétaire particulier de Monseigneur l'évêque de Langres, pour ne pas dire son homme de confiance, celui qu'on chargeait des missions délicates où l'intérêt de l’Eglise primait. Ce même évêque de Langres avait charge de son diocèse qui englobait une grande partie des états bourguignons du sud. Lui-même, en quelque sorte, était homme de confiance du prince bourguignon très souvent absent des terres vigneronnes.
Brulard ne sait pas encore pourquoi, mais se voit messager extraordinaire de l'évêque près la personne ducale. Lui remet un message dont il ignore le contenu, se voit apostropher par le duc qui comprend très vite que le messager ne connaît rien du contenu de la missive. Preuve que l'affaire est d'importance. Il aurait pu s'attendre à des explications, des remarques. Non ! Rien de tout cela. On, le duc, le met en pension chez les bénédictines, et non à l'hôtel du prince comme attendu ou voulait la tradition. Là, chez les nonnettes, il découvre que le culte pratiqué ici n'a que peu de rapport avec les directives et souhaits pontificaux. A se demander si le plus petit rapport y existe même. Mais il faut supposer que oui. Car le Duc lui donne un ordre plus qu'il ne lui confie une mission : devenir, à titre provisoire, du moins le suppose-t-il, le confesseur attitré des pensionnaires du couvent flamand. Lui, un Bourguignon. Pourquoi ne pas avoir choisi un homme de cru, un flamand ?
Vu l'activité pratiquée céans, connue dans toute la contrée, il supposait que le poste vacant avant son arrivée devait susciter nombre de vocations et d'ambitions. La qualité des pensionnaires étant un sésame assuré pour ouvrir les portes de la totalité des maisons bourgeoises. Et pas uniquement de celles-là. La désignation princière n'aurait pas été si brutale, on pourrait considérer cette invite comme une promotion exceptionnelle.
Mais Brulard n'est pas Charron, encore moins Protot. Et se doute que si le duc donne cet ordre, il doit y avoir raison sérieuse. Et de fortes probabilités pour que cette promotion obéisse plus à des mobiles politiques, dont il méconnaît les tenants et les aboutissants, qu'à un vague désir de récompenser un loyal serviteur de ses états du sud. Brulard n'ignore pas non plus qu'en tant que secrétaire de l'évêque, il a toute la confiance ducale. En effet, il est dans l'intérêt de ce même évêque de bien choisir ses collaborateurs. Sa pourpre cardinalice passe obligatoirement par là. Et ce qui est intérêt de l’évêque est, plus exactement devient, celui de Brulard. Conséquence directe.
Brulard comprend très vite tout cela. Mais je crois l'avoir dit, il n’était pas au bout de ses surprises. Et le chroniqueur ne veut plus ici parler des spécialités érotiques du couvent des Béguines. Même si celles-ci tiennent un grand rôle en ce début de chronique...


Brulard lisait un manuscrit religieux aimablement prêté par la mère supérieure, en cet après-midi caniculaire d'août. La chaleur était étouffante, sur les rives de la mer du Nord. Il fallait bien que le brave homme s'occupe, peu de ses brebis venant à confesse. Elles n'avaient certes plus grand-chose à se reprocher qu'il ne connaisse déjà. La première semaine, toutes étaient venues voir cet abbé dont la réputation de fier étalon avait envahi les cellules. Et toutes avaient goûté à la friandise convoitée, n'hésitant pas pour cela à s'inventer de toutes pièces des « crimes imaginaires ». Mais l'attrait de la nouveauté s'était éteint, on ne venait plus le voir que pour goûter autre chose que la traditionnelle sculpture de bois, lassante à la longue, mais infatigable, elle. Ce qui n'empêchait néanmoins pas Brulard, deux fois par jour, de subir les assauts amoureux d'une pensionnaire et ceux de la mère supérieure devenue sa maîtresse en titre. Certaines mauvaises langues disaient son épouse. D'ailleurs, c'est elle qui avait imposé plus de modération à ses pensionnaires et donc des restrictions draconiennes : la vie en communauté avait ses limites, le confesseur également. Elle voulait bien prêter, mais à usage limité. Brulard était plus son mâle que le confesseur de ces dames. Activité accessoire qu'elle dut et sut limiter au maximum. Qui veut aller loin ménage sa monture !
Le mécontentement fut général, la révolte menaçait. Tant et si bien qu'il fut alors décidé que chaque vendredi deviendrait "porte ouverte". Il serait accepté, pour une nuit, un hôte choisi parmi les connaissances de ces dames. Ce furent bien entendu les amants en titre qui goûtèrent ce privilège : lutiner une recluse ( ou des, après accord de la "permissionnaire" du jour ) avec la bénédiction de la maîtresse des lieux. Mais il devait jurer sur la croix garder le secret. Le plus étonnant fut de voir arriver céans des hommes dont l'épouse faisait retraite, et la dédaigner pour culbuter ses voisines.

Le couvent s'était assoupi, malgré la fraîcheur des pierres et l'abri incontestable qu'elles offraient. Pris par sa lecture, un livre d'heures richement enluminé, Brulard ne remarqua pas immédiatement un remue-ménage inhabituel. On s'excitait ferme du côté du corridor. Soudain, la mère supérieure fit son apparition dans le cabinet, qui n'était autre que le sien propre. Mais que les circonstances présentes ...
« Mon ami, dit-elle, nous recevons visite !
- Et qui donc ose braver cette canicule ?
- Le prince, mon ami ! le prince en personne !
- Le duc ? Et que vient-il faire céans ?
- Je l'ignore ! Messire Hooydonck ne m'en a pas dit plus.
- Alors, attendons, et nous verrons bien !
- Oui ! Mais je crains que sa visite n'apporte céans quelques problèmes.
- Lesquels, ma mie ?
- Nous avons ici deux anciennes favorites. Et s'il demande à les voir, nous ne pourrons refuser. D'ici à ce qu'il passe la nuit en ces murs...
- Où est le problème ?
- La réputation de notre maison en souffrirait, et...
- Ma mie ! Je ne suis brugeois que depuis peu. Et j'ai déjà eu l'occasion de connaître la réputation de votre maison. Je puis vous rassurer. De ce côté, le mal est déjà fait
- Que les langues sont donc mauvaises, en ce bas monde.
- Bah ! Vous le savez : on ne prête qu'aux riches ! »


Sur ces paroles, la supérieure disparut, pour avertir ses brebis de la princière visite, et surtout mettre un peu d'ordre dans les ateliers. Autrement dit, cacher certaines particularités de la maison. Car si on savait extra-muros, mieux valait ne pas tenter le diable et exhiber certains artefacts. Que le duc sache, soit. Après tout, il était à l'origine de la renommée de la vénérable maison. Mais il était inutile que sa suite remarque les usages locaux.
Décision sage, incontestablement. Qui préserverait la paix dans de nombreuses familles. Dont les chefs reconnus pourraient, à juste titre, s'étonner de certains détails sur l'éducation reçue céans. Après tout, nul n'était sensé savoir qu'ici, on initiait les brugeoises aux plaisirs de Lesbos, Sodome ou Masoch. Et s'il n'y avait que çà !
Dans le carmel, on se hâtait ferme pour redonner aux lieux une apparence normale, plus en rapport avec une certaine éthique et la vocation religieuse du site.
Brulard poursuivit sa lecture. Mais son esprit n'était plus à la lecture. Il reposa l'ouvrage à côté de lui, et laissa son esprit vagabonder. Soudain, un bruit de pas qu'aucune retenue ne semblait freiner, se fit entendre. Et du brouhaha qui suivit, le confesseur n'eut aucune peine à reconnaître la voix douce et autoritaire du Duc de Bourgogne, comte de Flandres, duc de Brabant, de Lothier et de Limbourg, marquis du Saint-Empire entre autres..
La porte du cabinet s'ouvrit, et la mère supérieure s'effaça pour laisser entrer son royal visiteur. Lequel, d'un geste vif, invita Brulard à rester assis. A l'évidence, c'était lui qui devenait le centre de cette visite impromptue. Instantanément, le confesseur comprit que l’affaire devait être grave, pour que le duc se déplace en personne. Grave, et aussi secrète, sinon il eut été plus simple de le faire mander, lui l'humble serviteur de l’Eglise et accessoirement des intérêts ducaux.
« Laissez-nous, Madame, et veillez à ce que nul ne nous dérange. Je suis ici en conseil, et ne veut point être importuné.
- Votre Grâce, je veille à ce qu'il en soit fait ainsi ! »
Un léger basculement des hanches, et elle sortit par la porte de chêne qu'elle referma aussitôt. On l'entendit donner des ordres. Le bruit de pas s'effaça, prouvant ainsi au visiteur que nulle oreille indiscrète traînait encore dans les parages.
Le duc s'assit face à Brulard, le regarda, ouvrit la bouche pour dire quelque chose. Mais se ravisa, et sombra quelques instants dans des réflexions que se garda bien d'interrompre le prouvaire. Lui, par contre, dévisagea le Duc sans aucune retenue, sans effronterie non plus. Le duc, tout à sa réflexion, ne s'aperçut pas de cet examen qui, en temps ordinaire, l'eut certainement irrité.
Alors, empruntons quelques instants le regard de Brulard, et détaillons l'illustre personnage devant qui toute l'Europe s'inclinait.
L'homme est de stature moyenne. Plutôt maigre, ce qui lui donne une allure élancée. Droit comme un jonc, on devine, malgré l'amplitude des vêtements, que celui-là est " sec comme un coup de trique", comme on dit familièrement. Autrement dit, plus en os qu'en chair. C'est peut-être ce qui lui fait apprécier si fortement les rondeurs des belles flamandes. D'ailleurs, il ne se prive pas de dire, à qui veut l'entendre, qu'une femme sans appât est inutile, il faut quelque chose pour mettre ses mains à l'abri.
Le visage est à l'avenant : sec, osseux, et grave. L'ovale se dessine nettement. Le nez est fin, droit, royal pour tout dire. Les lèvres fines, bien dessinées. Et affichent la sensualité exacerbée du personnage. Par contre, le menton est carré, et dénonce la volonté. Celui-là est un prince, un battant, un chef. Bizarrement, les yeux noisette affichent une douceur que vient contrecarrer la géométrie au menton. Les sourcils sont fournis, quoique fins. Et accentuent le relief osseux des joues. La chevelure abondante s'épanouit en longs rouleaux crantés. Sa teinte est indistincte, mi-blond mi-châtain. Le cou gracieux porte fièrement la tête du personnage. D'ailleurs, cette tête renseigne plus sûrement que mille discours : « je suis prince !» dit-elle. Effectivement, on ne saurait mieux afficher la noblesse.
Le duc sortit enfin de sa réflexion, et fixant Brulard droit dans les yeux, attaqua :
« Comment l'abbé trouve-t-il ce séjour dans notre bonne ville ?
- Il est excellent, Messire ! Mais...
- Mais ?
- Je ne connais rien de votre bonne ville, passant ici le plus clair de mon temps.
- Pourtant, je ne crois pas avoir imposé quelconque réclusion. Être confesseur des béguines n'interdit pas la visite de la ville. Vous êtes présentement mon invité, pas mon prisonnier.
- Certes, Messire ! Mais j'entends mal le parler local, et le parle encore plus mal. Et même pas du tout...
- C'est vrai. J'ai essayé d'imposer notre bonne langue. Mais ces flamands sont aussi têtus que des mules. Dès qu'ils sont seuls, ou entre eux, ils reprennent très vite leur barbare langage. Hélas, je ne peux leur imposer par la force de changer les habitudes ancestrales. Ils me causent assez de problèmes comme ça, sans que d'autres me tombent sur les bras pour une vulgaire querelle de langue. J'ai hérité du domaine. Il faut donc m’accommoder de ses habitudes. Je n'ai pas d'autre choix.
- C'est juste ! Mais cela ne pose pas des problèmes de compréhension ?
- Oh ! Vous savez ! Ceux-là comprennent bien ce qu'ils veulent comprendre. Pour le reste, on arrive toujours à se faire entendre. Mais ça demande des efforts. Et beaucoup de sens politique. Il faut composer avec eux, négocier chaque demande. Parfois abonder dans leur sens, sous peine de voir ces bourgeois se soulever.
- Ils défendent leurs intérêts.
- Oui ! mais ceux-ci ne sont pas ceux des états que j'ai charge de conduire.
- Comment concilier cet inconciliable ?
- Par la discussion ! Sinon, par la force. Il ne sied pas qu'un de mes états se révolte, l'exemple pourrait être suivi. Et j'ai assez de conflits sur les bras, à l'heure présente, pour éviter une guerre contre mes propres sujets.
- C'est juste !
- D'autant que j'ai besoin de leur argent pour mener à bien la politique de mes états. Ces gens veulent la paix, favorable à leurs affaires. Mais me refusent les moyens d'assurer cette paix.
- Sans doute exigez-vous trop ?
- Allons donc ! Ces gens-là ont vipère dans leur bourse. La délacer est pour eux suprême humiliation. Ils veulent la paix, oui, mais à condition que mes autres sujets la payent pour eux.
- C'est humain, Messire !
- Sans doute ! Mais j'ai le sentiment désagréable que sous peu, Bruges me donnera forts tourments.
- Ils ne comprennent sans doute pas la politique que vous menez
- Oh si, l'abbé ! Ils savent très bien que mes possessions de Flandres ne s'arrêtent pas à Bruges. Que leur cité n'est qu'une cité parmi d'autres. Mais de cela, ils se moquent, préférant s'occuper de leur nombril que du sort de leur voisin.
- Çà aussi, c'est encore humain !
- Certes ! Mais ce qui l'est moins, c'est qu'ils demandent à ce que je prenne en charge partie de leurs dépenses.
- Qu'est-ce à dire ?
- Leur canal s'ensable et la mer recule. Bientôt, les navires ne pourront plus accoster ici. Ils le savent. Mais ne font rien pour empêcher leur ruine.
- Pourquoi ?
- Ils désirent que je fasse les nécessaires travaux à leur bonne fortune. Du moins, que j'en avance partie ou totalité du coût. Hélas, je ne puis.
- A l'impossible, nul n'est tenu...
- D'autant qu'ils veulent encore que je fasse de cette cité la capitale de mes états du nord. Donc que je finance les travaux nécessaires à l'agrandissement du port, des rues, et aussi des bâtiments.
- Diable ! C'est tout ?
- Aux dernières nouvelles, oui !
- Et vous leur refusez cet honneur ?
- Oui!
- Puis-je savoir pourquoi ?
- Ce que j'accorderai ici, d'autres le voudront. Et je ne pourrai le refuser, car eux aussi participent à l'entretien de ma maison. Il faut éviter que l'arrogance des uns donnent des idées aux autres. Vous n'ignorez point que le gouvernement des états du nord a toujours été pour Bourgogne source de tourments. Ceux-là sont trop indépendants, et se croient revenus au temps ou ils pouvaient, en toute impunité, se moquer de l'autorité que Dieu nous a confiée.
- Et que viens-je faire dans toute cette chienlit, Messire ? Je suis bourguignon, moi. Toutes ces chicanes flamandes me dépassent.
- C'est juste, l'abbé. Vous êtes né de Bourgogne, et j'en suis bien aise. Vous au moins, vous êtes de ma race.
- Hélas non, Messire !
- Qu'est-ce à dire ?
- Je suis né comme vous sur terre de Bourgogne. Mais je ne suis pas de votre race. Sinon, je serais cardinal, et non pas simple abbé confesseur d'un couvent.
- Certes ! Il n'est pas donné à tout le monde de naître prince. Mais le savez, je n'y suis pour rien. Ce sont là hasards de la naissance, ou les desseins voulus par Dieu. Il faut des princes, mais aussi des abbés confesseur. Il serait bien sot de vouloir contrecarrer les desseins divins, non ?
- Oui, Noble Sire ! C'est pourquoi je me cantonne dans le rô1e confié
- J'en suis fort aise, mon bon Brulard. Et vois là que notre évêque ne s'était point trompé en vous confiant délicates missions. C'est pourquoi, à mon tour, je fais appel à vos compétences.
- Diable ! Et pourquoi ?
- Parce que vous êtes abbé, et homme d'honneur. Parce que vous êtes ambitieux, et d'excellente moralité. Parce que vous savez où vont vos intérêts, que vous n'ignorez point que Bourgogne n'est pas avare de récompenses envers ceux qui le servent fidèlement.
- Message reçu, Messire ! Et que dois-je faire pour mériter votre gratitude ?
- Je vais vous confier un pli à remettre en mains propres à votre évêque. Vous attendez la réponse, et me l'apportez ici, en Flandres.
- Bien ! Et où serez-vous alors ?
- Je l'ignore encore. Les événements vont se précipiter sous peu. Vous me rejoindrez peut-être à Gand, ou à Bruxelles, ou à Roubaix. Je vous fais confiance, vous saurez me retrouver, où que je sois.
- Quand dois-je partir ?
- Dès demain ! Mes hommes vous accompagneront, les routes ne sont plus très sûres. Et il vous faudra impérativement éviter certaines rencontres
- Et après, pourrais-je revenir ici?
- Bien entendu ! Si vous trouvez votre poste actuel meilleur que celui que vous serez en droit d'attendre de votre prince.
- Meilleur ? Je ne sais, Messire. Mais je dois avouer que la mission confiée, celle de confesseur de ces dames, présente maints avantages que je méconnaissais auparavant.
- Vous aimez trousser les femmes, l'abbé ?
- Je ne méprise pas l'affaire, Messire. Et elles savent parfois se montrer sous des jours séduisants.
- Voilà bien un bourguignon. L'abbé, ce qui est dit est dit. Vous reviendrez ici entendre ces gentes dames en confession, si tel est votre désir. Mais je ne cacherai pas que j'avais pour vous d'autres projets. C'est vous qui décidez. Mais avant de vous engager, réfléchissez. Et peut-être verrez-vous que les vœux formés à votre égard vous permettront de grandir dans la hiérarchie, tout en continuant de forcer ces ventres flamands.
- Monter dans la hiérarchie ? Je ne puis, sire de Bourgogne !
- Et pourquoi cela, l'abbé ?
- Mes modestes moyens ne me permettent pas d'acheter une charge.
- Qu'à cela ne tienne, nous pourvoirons à vos besoins. Mais vous connaissez désormais ce qui vous attend. Je sais être grand prince, certes, mais encore faut-il le mériter. Vous n'aurez rien sans rien.
- Pardonnez ce sourire, Messire. Mais je crois que vous n'êtes plus beaucoup bourguignon.
- Moi ? Et pourquoi donc ?
- A vivre parmi eux, vous voilà devenu plus flandrien que les flandriens !
- Ha ha ! C'est peut-être vrai, ma foi. A vivre avec les loups, on finit par devenir loup. Mais rassurez-vous l'abbé. Ceux-là ne perdent rien à attendre. Quand l'heure sera venue, je saurai montrer que je suis maître dans mes états ! Ils regretteront leur arrogance présente, soyez-en assuré !
- Ces problèmes ne me concernent pas, Messire. Je suis au service de Dieu, et de mon prince. C'est tout. Libre à lui de traiter ses sujets comme il l'entend.
- Voilà qui est finement parlé, l'abbé ! Persévérez dans cette voie, et vous finirez évêque, je puis l'assurer. Dieu merci, j'ai encore assez de puissance pour faire un évêque.
- La situation est donc si mauvaise, sire Duc ?
- Pire, l'abbé ! Les états du nord renâclent à payer l'impôt. Ceux du sud le payent, mais ils sont encore trop affaiblis pour que je demande plus. Ici, le bourgeois se croit roi, ou prince tout au moins. Il discute tout, et sur tout. J'ai beau avoir les idées larges, leur laisser une certaine autonomie, ils poussent le bouchon trop loin. Ne prétendent-ils pas avoir regard sur les affaires militaires ? Et m'imposer certaines exigences quand au choix de mes capitaines, sur le nombre de mes hommes, leur équipement, et sur le coût des fêtes que je donne ici. Bref, ils veulent faire la cuisine dans ma maison. Et çà, je ne peux le supporter.
- L'affaire est délicate. Comment leur faire entendre raison ?
- Le choix est simple. Ils satisfont à mes demandes, et je les laisse à leurs affaires. Ils refusent, j'envoie un courrier chez les Normands, et je fais stopper les arrivages de laine.
- C'est les acculer à la ruine. Et risquer la révolte, Messire.
- Oui ! Je le sais, l'abbé. Me laissent-ils le choix ?
- Je ne saurais dire, moi, pauvre abbé. Mais il me semble que votre amitié avec l'Anglais va s'en trouver ébranlée.
- Certes ! Aussi, je ne ferai pas l'erreur de priver le peuple normand de ses moyens d'existence. La laine qu'ils ne vendront pas à Bruges, ils la livreront dans mes villes de Picardie. Ils ne gagneront pas plus, mais ne perdront rien non plus, du moins pour le moment.
- Ce qui veut dire ?
- Brulard, les alliances se font au gré des circonstances. Le traité d'amitié signé avec l'Anglais m'a permis de gagner beaucoup de temps. Mon armée est prête. Elle peut assurer la défense de mes états. Et je ne crains plus les chevauchées des Lancastre.
- Oui ! Mais celles de France sont à redouter.
- Non ! Le bâtard de Bourges n'osera jamais lever le doigt, ni même un regard sur mes états. Il est bien trop faible, trop tiraillé dans ses tourments. Est-il ou n'est-il pas le légitime héritier de la couronne, voilà qui le tracasse bien plus que la présence anglaise sur les terres du royaume.
- Vous y êtes pour quelque chose, non ?
- Certes ! Mais ce roi, je le plains. Ne souriez pas, l'abbé ! C'est vrai que j'ai tout fait pour semer le doute dans son esprit. Mais il a apparemment la tête plus solide que celle de son pauvre père. Regardez-le ! C'est un roi sans royaume, un trône sans couronne, un capitaine sans armée. Un époux sans femme, puisqu'il préfère la compagnie des Marmousets à celle des femmes. Oui, je le plains. Mais aussi le condamne. Il ne possède aucun caractère. Sinon, il serait déjà parti à Reims recevoir le Saint-Chrême. Il ne l'a pas fait. Parce qu'il a peur de mes hommes, peur de se battre, de se voir prisonnier, de se voir rejeté par l'ensemble de ses sujets.
- Est-ce un tort ?
- Oui ! S'il avait voulu se voir confirmé comme roi, il devait aller à Reims. Malgré tout ce qui nous oppose, j'aurais laissé faire. Mieux vaut un roi faible que pas de roi du tout.
- Pourtant, le traité de Troyes le déshérite, non ?
- Là aussi, ce traité était de circonstance. Il me fallait éliminer la reine-mère, la « gaure » pour pouvoir asseoir mon autorité et venger mon père.
- Je comprends ! Mais le dauphin ignore bien sûr que vous lui laisseriez le passage.
- Exact, l'abbé ! De toutes façons, jamais je ne le laisserai aller vers Reims.
- Je ne comprends plus, beau sire !
- C'est très simple, Brulard ! Si je lui laisse le passage, il pourrait croire que je me suis plié devant sa volonté. Ce qui n'est pas le cas. Mais si on m'apprenait qu'il force le passage vers Reims, je devrais réunir mon armée, ce qui demanderait un certain temps, celui nécessaire pour qu'il puisse passer. Ainsi, je serais la victime de la trop grande puissance de mes forces. Qui imposent un cantonnement dispersé, donc contraire à une défense rapide. Lui, il aurait le temps de se faire couronner, et reconnaître enfin comme véritable roi.
- Vous avez la force, la puissance. Que ne l'avez-vous poussé loin du trône, et pris sa place ?
- Roi ? Je l'eusse été si je l'avais voulu, mon bon Brulard. Personne n'aurait pu m'en empêcher.
- Que ne l'avez-vous fait ?
- Celui-là sera mieux sur un trône que moi. Il est trop faible pour imposer sa loi. Cette loi que moi j'impose dans mes états. Regardez ! Comparez ! que vaut France face à Bourgogne ? Rien ! Ou si peu. Non, l'abbé ! Est véritablement roi celui qui détient la puissance. C'est moi, et il me suffit.
- Pourtant...
- Pourtant, qu'il se fasse couronner ou non, il est et demeure le roi. Inutile d'inscrire à côté de mon nom celui de félon. Je ne trahirai jamais les intérêts du royaume. Et il me déplaît d'avoir à combattre certains pairs pour qui j'ai grande estime. Mais ils l'ignorent.
- Proposez une trêve, Messire ! Et vous serez celui qui a su imposer la paix ...
- J'y songe, Brulard ! Mais avant d'en arriver là, il me faut dire aux Anglais qu'ils doivent repartir chez eux. Et je ne puis renverser les alliances nouées par ma famille. Trop d'intérêts sont en jeu.
- Il y a pourtant beau coup à jouer, Messire !
· Oui, l'abbé ! Je vois où vous voulez en venir. On ne m'a donc pas trompé sur vos capacités. Faîtes pour le mieux, Brulard ! Mais je me dois vous avertir : s'il vous arrive malheur en cour de France, je ne pourrai rien pour vous. Pas même vous venger, car je serai contraint de vous dénier toute possibilité de parler en mon nom. C'est injuste, c'est vrai ! Mais l'intérêt de mes états passera avant le vôtre. Suis-je bien clair ? Vous agirez en votre nom propre, de votre propre initiative. Bourgogne ne vous connaît point, sauf si vous réussissez dans votre entreprise. Sommes-nous d'accord ?
- Oui ! Et que gagnerais-je, en contrepartie, si cette affaire réussit ?
- Excellente question. Je vous ferai évêque. Ni plus, ni moins !
- Le marché me paraît honnête, Beau sire. Dès demain, je me mets en route pour Dijon. Je remets votre pli à Robert, notre évêque. Je vous en apporte réponse, et me remets aussitôt en route pour Bourges.
- Fort bien parlé, Brulard ! Vous me rendez là grand'service. Vous serez récompensé, car vous allez me permettre de gagner du temps. C'est ce qui me manque le plus, à l'heure présente.
- Voilà qui est dit ! Je vais faire mes adieux à ces gentes dames, et me préparerai une nuit de repos. J'en aurai besoin, dans les semaines qui vont suivre.
- Ne vous alarmez pas, mon ami. Vos femmes sont à l'abri. Vous les retrouverez bientôt, et pourrez les forcer tant que voudrez. A propos, sont-elles toujours autant gourmandes ?
- Autant ? Je ne sais ! Mais gourmandes, çà oui ! Elles le sont, bien au-delà de mes possibilités d'ailleurs.
- Certes, mais elles ont ici de quoi satisfaire leurs caprices, n'est-ce pas ?
- Ah ! parce que vous savez ?
- Bien sûr ! Et je sais même qu'ici, plus une d'entre elles n'est encore vierge, de quelque côté qu'on présente un dard. Et n'ignore pas plus que nombre d'entre elles sont expertes en minauderies. Que lorsqu'elles s'accrochent à votre vit, il est très difficile de leur faire lâcher prise. Bouches et ventres pleins, elles en redemandent encore. Ces flamandes sont de fieffées polissonnes. Mais j'aime assez, je le confesse "
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René

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MessageSujet: Re: La revorche ( historique) Jeu 2 Juin 2011 - 11:30

Chapitre VII

« Réactions» (2)

Cette fois, on força l'allure, malgré la chaleur. Et la première semaine de septembre vit débarquer nos cavaliers dans des rues dijonnaises alors en pleine effervescence, car on se préparait pour les vendanges. Tout le bourg sentait déjà le raisin. Vanniers et forgerons se côtoyaient, charretiers et tonneliers se saluaient avec gaieté. Les pavés des rues se transformaient à vue d’œil, au gré des charrois d'eau déversant leur trop plein. Bref, une joyeuse animation. Car chacun ici pourrait donner la pleine mesure de ses talents. La récolte promettait. Le raisin était abondant sur les coteaux de Talant et sur ceux du Larrey. Tout le monde aurait de l'ouvrage, y compris les habituels chemineaux venus sans trop y croire chercher embauche à l'abbaye de Saint-Bénigne.
Cependant, la première réaction de Brulard, en franchissant la porte de Paris, fut de se pincer le nez. Dijon était certes une belle ville. C'est vrai ! Mais vrai aussi qu'elle empestait, et qu'on pouvait la sentir deux lieues avant d'en voir les cent clochers. Ici, il n'y avait pas de vent venu du large pour nettoyer l'air. Dijon était bâtie au fond d'une cuvette. Et il fallait que le vent se montre téméraire, et bien orgueilleux pour venir y chasser les miasmes qui l'emprisonnaient dans un parfum des plus rebutants. Machinalement, Brulard se dit que Philippe, son duc, faisait bien de vivre ailleurs qu'ici. Et qu'il se montrait prudent en évitant ainsi les affres d'une épidémie toujours possible. Il y avait eu des précédents fâcheux.
Mais le nez est comme le reste. Il s'accoutume, et ne remarque plus ce qui le gêne tant quelques instants auparavant. De toutes façons, le séjour serait bref. Quelques heures, au plus quelques jours. Car le messager devait se remettre en route le plus tôt possible, rejoindre les Flandres, prendre léger repos, repartir dans la foulée. Mais là, l'affaire serait plus sérieuse. Narines et Brulard n'auraient donc pas trop à souffrir de la puanteur dijonnaise.
On dessella au palais ducal, et on servit aux hommes couverts de poussière une boisson fraîche. On les assura que leur monture serait bien traitée : soignée, nourrie, pansée, fers vérifiés et sellerie graissée. On proposa aux voyageurs un bain. Tous refusèrent, à l'exception de Brulard qui s'aperçut bien vite que si la ville puait, lui n'était pas en reste. Le cavalier sentait fort. Et il se doutait bien que l'évêque n'apprécierait pas que son secrétaire se prenne pour un soudard. Chacun à sa place, dirait-il, et les cochons seront bien gardés.
Mais au-delà de ces considérations, Brulard avait réellement besoin de se nettoyer. Car septembre se montrait bien sec, et peu avare de poussière.
Aussi il accepta l'offre de ce bain. Mais demanda qu'on joigne l’hôtel épiscopal, ayant besoin de linge propre. Une personne de la maison ducale fut aussitôt dépêchée, on assura Brulard de son prompt retour. Il pouvait donc commencer toilette. On lui demanda également, comme le voulait coutume, s'il désirait qu'une tierce personne l'assiste. Brulard accepta. Bien lui en prit...
On le conduisit dans une pièce chauffée, car il faisait frais derrière les épais murs de pierre. Là, une sorte de ballonge coupée attendait, fumante, son visiteur. Une jeune fille, de blanc vêtue, s'activait autour du récipient de bois. Pour l'heure, elle jetait quelques poignées de tilleul dans l'eau de la baignoire, qu'elle remuait à l'aide d'une pelle de bois. Le guide de Brulard s'effaça pour le laisser entrer. Puis referma la porte, laissant seul l'abbé avec la donzelle. Son sourire avenant invita l'homme à s'approcher. Il le fit volontiers, l'odeur douce s'exhalant de l'eau fumante réveillait en lui un goût du confort mis en sommeil pendant les deux semaines de chevauchée.
Cependant, un reste de pudeur le fit hésiter avant de se débarrasser. La servante dut le comprendre. Force de l'habitude, sans doute ! Elle s'approcha et, avec des gestes doux, entreprit de le dévêtir. Surpris, un peu honteux, manque d'habitude sans doute, l'abbé laissa faire. Mais eut un réflexe de pudeur, car il empêcha la servante de s'attaquer à son pantalon luisant de sueur et de saleté. Son éternel sourire au coin des lèvres, la jeune fille se détourna, et se retourna. En toute hâte, l’homme se débarrassa de ses derniers vêtements, et s'approcha de la baignoire qu'il enjamba prestement. Mais l'eau trop chaude lui arracha un cri de surprise et de douleur mêlées. Conséquence immédiate, la préposée aux thermes se retourner. Sourire aux lèvres, elle s'approcha de la baignoire, releva sa manche, et plongea sa main dans le liquide.
« C'est chaud ! Attendez, je vais verser de l'eau froide » dit-elle en lorgnant du côté de l'organe viril qu'avait oublié de cacher le visiteur. Il s'en aperçut, et un vieux réflexe lui fit baisser les bras, croiser ses mains à hauteur de l'appareil génital, le temps qu'opère la servante. Pendant qu'elle tournait le dos à l'homme pour saisir le seau d'eau froide, le hasard fit des siennes. Puisqu'une de ses mamelles, très à l'étroit dans sa prison de toile, se permit l'inconcevable : elle se libéra, pour prendre l'air. La servante, tout à sa tâche, ne s'était aperçue de rien. Du moins, le chroniqueur se plaît à le croire. Mais ce qui échappa à la vigilance de la propriétaire fut remarqué du visiteur. Ce qui eut le don de le mettre dans tout ses émois. L'effet fut immédiat, et impossible à cacher. Ce que voyant, la jeune fille se mit à rire :
« Par Dieu, le bel appareil que voilà ! Il est malséant de cacher telle arrogance, Messire. Et il est de mon devoir de soulager la douleur qui vous tient là, et qui doit certainement vous gêner.»
Le seau fut versé. Et le bras plongea à nouveau dans l'eau attiédie. Non moins bizarrement, ce simple geste eut pour effet de dégager l'autre tétin. La jeune fille s'en aperçut cette fois, éclata de rire, et relogea prestement les deux effrontés là où ils devaient se cantonner. Les mains toujours croisées à hauteur de son sexe, l'homme releva sa jambe gauche et enjamba le rebord de la baignoire.
Cette fois, son épiderme trouva température à sa convenance, et il approcha sa deuxième jambe. Mais la hauteur du baquet était telle qu'il dut s'appuyer pour ne pas perdre l'équilibre. Ses mains quittèrent donc leur position ridicule, et la jeune fille put admirer tout à loisir la vigueur du membre.
Son sourire s'effaça quelques brefs instants, la pointe écarlate de sa langue passa un court instant sur ses lèvres. Mais le sourire refit son apparition, dès que l'homme se fut enfoncé dans le baquet. Elle s'empara d'un gant de crin, et entreprit de masser le dos de son invité. Tâche tout à fait conforme à sa fonction. Brulard se laissait aller à la douceur du massage, et ferma les yeux pour mieux savourer la quiétude présente. Toujours aussi étrangement, le moindre mouvement de la jeune femme libérait les deux globes de chair ferme et douce et qui sentaient bon le tilleul, eux aussi. Deux fois, trois fois, d'un geste vif, elle les fit retourner là d'où ils venaient. Puis elle en eut sans doute assez. A leur quatrième évasion, elle haussa les épaules, et les laissa faire. Fasciné, Brulard ne pouvait détacher son regard du doux balancement de deux globes insolents. Il est juste d'avouer que ceux-ci affichaient une grâce et une effronterie que Brulard n'avait pu remarquer chez les béguines. Leur aréole invitait à la caresse. Et l'homme se dit alors que la nature est étonnante, puisque de si belles choses, elle offre tant de nouveautés et de différence. Malgré lui, sa bouche happa soudain l'un des impertinents, et sa langue devenue experte en caresses eut tôt fait de donner au téton prisonnier la raideur si caractéristique de l'appréciation. Mais la jeune femme dut estimer que l'homme l'agaçait plus que permis et sans grande satisfaction. Alors, d'autorité, elle saisit le bras gauche du baigneur et l'appuya très fort sur le sein inoccupé. Invite sans équivoque. Et l'homme du monde qu'était devenu l'abbé ne pouvait décemment ignorer cet orphelin. La servante poursuivait son massage dorsal. Mais la position imposée à son client lui sembla ridicule, car elle s'activa. Désormais, sur le buste de l'homme s'activait celui de la servante. La mâtine avait de l'expérience, puisque le patient ne s'aperçut même pas que les doigts agiles avaient quitté les épaules pour descendre plus bas, à hauteur choisie. Là encore, elle entreprit un savant massage qui eut pour effet de crisper l'homme, et non de le détendre.
Là encore, l'expérience et la pratique eurent tôt fait de calmer l'inflammation constatée précédemment. L'homme éjacula. Mais la garce réussit cependant, on ne sait trop comment, à sauver une goutte du précieux liquide dont elle se massa les tétins, avec ce commentaire : « Voilà bonne semence qui leur donnera vigueur et santé »
Puis elle poursuivit son œuvre, savoir la toilette de l'invité. Mais tétins en liberté, que Brulard persistait à agacer, pour le plus grand plaisir de la servante. Ils étaient si occupés à ces jeux innocents qu'ils ne remarquèrent pas que la porte s'était ouverte, que l'évêque accompagné d'un valet faisait son entrée. L'évêque mit un doigt sur sa bouche, indiquant ainsi à son voisin d'observer le plus grand silence. Soyons honnête ! la baignoire faisait face à une fenêtre, et la porte d'entrée face à cette même fenêtre. Aucun des deux protagonistes ne pouvait donc s'apercevoir qu'ils étaient épiés. Soudain, voulant sans doute quérir un nouveau seau d'eau, la femme se retourna et aperçut les deux voyeurs. Une expression de surprise passa sur son visage. Elle voulut parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. A nouveau, l'évêque mit un doigt sur sa bouche, et invita la femme à se taire. Prestement, elle rangea les deux mamelles dans leur prison de toile, malgré la moue de l'évêque. Le silence qui suivit intrigua Brulard qui se retourna et aperçut les deux hommes. Le rouge de confusion se peignit sur son visage, et aussi la honte où se mêlait une colère aussitôt refroidie. Le sourire de son supérieur n'affichait aucune hostilité, colère ou indignation. Visiblement, il devait avoir l'habitude d'une telle situation. D'un geste, il indiqua au valet de déposer les vêtements propres sur une table voisine, et l'invita à sortir d'un geste de la main . La soubrette crut que cet ordre s'adressait aussi à elle, car elle se dirigea vers la porte. Mais l'évêque la stoppa d'une phrase :
« Terminez donc ce que vous avez commencé, ma fille. Il n'est jamais bon de laisser bel ouvrage inachevé ».
Surprise, elle regarda l'évêque, esquissa une vague révérence, se tourna vers Brulard qui, d'un sourire, confirma : Monseigneur avait raison, l'ouvrage commencé se devait finir. La femme revint vers le baquet, et renouvela le massage du dos, ce qui eut pour effet habituel de libérer les deux seins. Elle voulut les cacher, mais Brulard arrêta son bras. Elle comprit : après tout, elle était chez elle, dans son domaine. Et si son visiteur se montrait satisfait de ses services, que demander de plus ? Pourquoi se compliquer la vie ? Après tout, elle était là pour çà. Et que Monseigneur la laisse agir ne la dérangeait pas plus que çà. Cette fois, cependant, le massage et le nettoyage du voyageur restèrent dans les normes admises par la morale. Sauf peut-être une fois ou deux où ses mains s'aventurèrent sous l'eau à la recherche d'un orgueil maintenant en repos.
L'évêque s'approcha de Brulard et attaqua la conversation :
« Alors, ami ? ce voyage ?
- Long, Monseigneur ! Et pénible, surtout par cette chaleur. J'ai le cul plus dur que la selle de ma monture
- Oui ! Manque d'habitude, sans doute. Vous êtes prêtre, et non cavalier.
- Hélas ! Mais je finirai par en prendre l'habitude. A Noël, je serai aussi vaillant que n'importe lequel des hommes de mon escorte.
- Pourquoi ? Vous songeriez à repartir ?
- Je le crains fort, Monseigneur. D'ici la lune nouvelle, je serai de retour en Flandres. Dans trois semaines, au plus tard !
- Diable ! Philippe ne peut plus se passer de vous, à ce que je vois. Ce sont les béguines qui vous donnent si grande hâte à repartir ?
- Ah ! les nouvelles vont vite, et nos cavaliers n'ont guère le temps de se reposer. Mais c'est vrai. Je dois aussi rejoindre les béguines, mais pour leur faire mes adieux.
- Vos adieux ? Allons donc ! songeriez-vous à endosser le froc ?
- Mais non ! Je pars en mission. Mais puisque vous me faites l'honneur de partager mon bain, prenez donc connaissance du pli que m'a remis Messire Philippe à votre attention. Il est là, dans la poche droite de mon manteau. Vous l'avez ? Bien ! je vous laisse à sa lecture. Pendant ce temps, permettez que je profite encore des bontés de cette charmante donzelle.
- Faites, mon ami ! Faites ! »

Était-ce la présence de l'évêque, ou le fait que ce dernier semblait plonger dans sa lecture, toujours est-il que les mains de la servante retrouvèrent très vite le chemin du sexe de son patient. Elle s’arrangea aussi pour que la pointe de ses seins viennent caresser les joues de l'homme. Soudain, après un bref coup d’œil sur le côté, en direction de l'évêque, elle remonta sa robe, saisit la main pendante de Brulard et l'appliqua avec dextérité sur sa toison pubienne. L'invite était cette fois sans équivoque, d'autant qu'elle se baissa rapidement. Ainsi, la main se trouva en contact direct avec un sexe suant de désir.
A l'évidence, Brulard plaisait. Et elle n'avait trouvé que ce langage pour le moins direct de le faire savoir. Evidemment, ce dernier comprit l’invite, et abaissa ses paupières en signe d’accord, on se retrouverait plus tard. Ce soir, il coucherait au palais ducal. L'évêque avait surpris le manège, et fit les gros yeux à la servante qui se mit rire : « Ici, nous ne sommes pas à l'église ! » dit-elle pour s'excuser sans s'excuser.

Brulard, lui, trouvait que le manège avait assez duré. Il serait toujours temps de le reprendre. Il se leva, sans même remarquer que son braquemart affichait midi. A cette vue, la jeune femme éclata de rire et se passa la langue sur les lèvres, comme pour avouer : « alors là, je vais me régaler !» A son tour, l’évêque éclata de rire : « belle affaire que vous nous montrez là, mon ami ». D'abord gêné, Brulard prit le parti d'en rire à son tour; et c'est dans cette ambiance bon enfant que l'on se sépara. Brulard et l'évêque d'un côté, et la soubrette qui laissa les deux hommes seuls.
Pendant que se vêtait son compagnon, Monseigneur revint aux choses sérieuses, si tant est que les prémisses de l'amour ne soient pas sérieux.
« Savez-vous ce qu'annonce Philippe, dans le pli que vous venez de me remettre ?
- Non !
- En avez-vous une idée ?
- Peut-être !
- Qu'est-ce à dire, mon bel ami ?
- Avant mon départ pour Dijon, Messire Philippe m'a longuement entretenu de ses affaires. Et je suppose qu'il demande avis sur certains projets que j'aurai mission de mener à bien.
- C'est à peu près çà ! A une différence près : je ne connais pas ces projets. Philippe vous charge de m'en entretenir.
- C'est que...
- Quoi donc ?
- Il ne m'a pas donné ordre d'en parler, même à vous.
- Pourtant, dans ce bref, il vous charge de le faire.
- Pourrais-je voir ce pli, sans vous offenser ?
- La confiance ne règne pas, à ce que je vois.
- Mille pardons ! Mais l'affaire est d'une telle importance que je ne voudrais pas trahir ce qui est encore un secret
- Voilà qui vous honore, et me réconforte à la fois. Je vois là homme sage dont l’Eglise peut être fière. Et me réjouis de voir que vous ne trahissez pas ceux que vous servez. J'avais grande confiance en vous. Maintenant, c'est mon amitié que je vous offre. Tenez, lisez vous-même ! »
Un rapide coup d’œil convainquit Brulard que l'évêque n'avait point menti. Bourgogne chargeait bel et bien son messager de tenir l'évêque au courant des projets dont ils s'étaient entretenus. Brulard regarda autour de lui, s'assura d'un coup d’œil que la porte était bien fermée, et prenant son souffle, lâcha tout de go :
« Bourgogne veut faire la paix avec Charles de France.
- Ce serait là sage décision, en effet. Mais va causer moults problèmes.
- Oui ! Il dénoncera l'alliance avec Lancastre au moindre motif. Et Dieu sait combien ils sont légions. Mais il faut auparavant que le roi de Bourges se rende à Reims recevoir le Saint-Chrême.
- Evidemment ! Le laissera-t-il passer ?
- Oui ! Il fera en sorte que la réunion de son armée prenne du temps. Ainsi, l'honneur sera sauf. Et il prendra alors acte du couronnement. Chacun des adversaires conservera ainsi la face. Ensuite, pour le serment d’allégeance, notre Duc n'est pas très enthousiaste, je le reconnais. Et il négociera sa neutralité lorsque reprendront les hostilités contre l'Anglais. Son armée ne bougera pas plus pour aider Bourges que Lancastre. Pour prix de sa bienveillance, de sa neutralité, il s'engage à reconnaître Charles VII comme légitime héritier du trône de France. Seule condition : exemption de l'hommage. De même, une fois l'Anglais chassé, il exige que ses états soient exemptés de l'impôt. En somme, il dit à Charles : allez vous faire couronner. Je me hâterai avec grande lenteur pour vous en empêcher. Réunissez vos forces, chassez l’anglais de votre royaume, je ne bougerai pas malgré mes alliances. Battez-vous pour reconquérir vos biens. Je ne bougerai pas non plus. Mais laissez-moi faire ce que je veux chez moi.
- Brulard, j'avoue que vous me la baillez belle !
- Et c'est moi qui serai chargé des premiers contacts. Si je réussis cette ambassade qui n'en sera pas, je serai évêque. Bourgogne s'y est engagé. Vous, et là rien d'officiel n'a été dit mais sous-entendu, cardinal. Si j'échoue et que la Dauphin me fait arrêter et juger comme ennemi, Bourgogne oubliera ces engagements en me laissant à mon sort.
- En somme, vous êtes déjà condamné...
- Oui, à réussir !
- Et cela ne vous effraye pas ?
- Je mentirais en disant non ! La tâche est d'importance, et exigera beaucoup d'efforts
- Certes, et beaucoup de chance ! Mon ami, je prierai pour vous
- Merci ! Mais moi, je serai fier si la paix, ou tout au moins une trêve, vient sceller cette mission.
- La récompense en sera belle, mais le prix à payer fort lourd si vous échouez !
- C'est la vie, Monseigneur. Et elle vaut la peine qu'on se démène parfois pour elle
- Pourtant, vous auriez pu rester chez les béguines. Où revenir céans...
- Oui ! Mais mon avenir se limiterait à vous servir. Non pas que la chose déplaise, Monseigneur. Mais la chance m'est offerte de sortir du rang, elle ne se représentera pas deux fois. C'est à moi de la mériter. Si j'échoue, tant pis pour mes os. C'est que Dieu n'aura pas voulu de cette mission. Et dans son infinie sagesse, il aura alors su me remettre à ma véritable place.
- Brulard ! Dieu, dans ce genre de mission, il vaut mieux ne pas trop compter sur lui. Mais plus en votre discernement et votre pouvoir de séduction. Dieu, vous le remercierez ensuite, ou vous l'invoquerez si besoin s'en ressent. Ce que vous entreprenez là est affaire d'hommes, et ne saurait attirer son regard. Laissez Dieu vaquer à ses occupations, et vaquez aux autres. Il sera toujours temps de faire appel à lui.
- C'est vous qui dites çà ?
- Brulard, vous savez désormais que religion et politique font rarement bon ménage. Dieu, c'est la religion. Vous la politique. Les deux sont ennemis. Mais rien ne pourra vous empêcher de vous retrouver autour d'une table de paix.
- Je comprends mieux. Vous avez raison, Monseigneur. Laissons Dieu là où il est. Si une de ses brebis s'égare, inutile de perdre tout le troupeau. Faisons la part du loup, et laissez-moi à cette mission. Mais vous, où en êtes-vous dans cette histoire d'empoisonnement ?
- Philippe m'a recommandé d'étouffer l'affaire. Néanmoins, j'ai fait enquêter le jeune Protot...
- Cet imbécile ?
- Oui ! J'étais pourtant certain qu'il prendrait sa mission à cœur et..
- Je mets ma main au feu qu'il a fait des siennes !
- C'est le cas ! Il a engrossé la gouvernante de Charron, et a chassé ce dernier de sa cure.
- Diable ! il est plus rusé que je n'aurais cru !
- Je me suis fait piéger. Mais je lui ai rendu la monnaie.
- Comment ?
- Longecourt a été récupéré par Bourgogne, en vertu de mainmise. Sans le château, la cure n'est d'aucun rapport. Ce filou sera floue. Et s'il attend que je lui en propose une autre...
- Et le pauvre Charron ?
- Je l'ai fait revenir à Dijon. Puis je lui ai donné la cure de Sombernon. Là, au moins, il ne risque pas de voir un coucou s'installer dans son lit, vu que le Sire de Sombernon interdit à tout étranger de demeurer sur ses terres sans son accord.
- Bien ! Et que dit le vicomte-mayeur, et aussi les notables ?
- Les notables ignorent tout. Quand au mayeur, il a été averti. Mais il estime que l'affaire est vieille, que rien ne pourra changer, que la légitimité ducale est respectée, et qu'à trop vouloir remuer la merde, on finirait par la recevoir sur le visage. Son intérêt n'est pas concerné. Dijon reste fidèle à Philippe, parce que Philippe respecte les us dijonnais. Le reste est donc sans importance. Pourtant, il se méfie des retombées si le scandale éclatait. Lui aussi a fait faire une enquête, avec l'accord du Chancelier Rolin. Mais il se confirme bien que Jeunet a tenu sa langue, et que seul Charron est au courant de cette affaire. Bientôt, nous ne serons plus que cinq à la connaître : vous, moi, Philippe, Rolin et le mayeur.
- Vous oubliez Charron !
- Non ! Mais il va si mal que je doute fort qu'il voit Noël.
- Tiens donc !
- C'est que la perte de sa cure, la trahison de sa gouvernante l'ont éteint. On se remet difficilement d'un tel affront. De plus, la fréquentation abusive des paroissiennes lui a pris pas mal de forces. Il a tant donné qu'il ne reste presque rien. Suis-je bien clair ?
- Très clair, Monseigneur. Et il faut reconnaître que le pauvre diable n'a pas beaucoup de chances. Mais Dieu a peut-être besoin de lui, là-haut, après tout.
- Je ne sais, mon ami. Ce que je sais, par contre, c'est que Charron est au plus mal. Le changement de climat, quelques mauvaises coliques...
- Reste Protot, que nous avions oublié.
- C'est vrai. Mais vous savez, cet imbécile est si prétentieux qu'il va commettre une bourde monumentale. J'attends, et dès que bêtise sera faite, je le livre aux mains de l'Inquisition. Ils sauront bien quoi en faire, d'autant que la sainte institution n'a pas travaillé depuis longtemps, selon les ordres donnés par Messire Philippe. Je compte donc sur elle pour faire un exemple. Le peuple sera content, et nous aussi de nous débarrasser d'une mauvaise brebis. Je montrerai ainsi à tous que l’Église sait reconnaître ses erreurs et châtier ceux qui la trahissent.
- Voila de la bonne politique, ou je n'y connais rien ! »
Les deux hommes partirent d'un grand éclat de rire. Entre renards, on finit toujours par se reconnaître.

Moins d'une semaine plus tard, Brulard se remit en route. Direction Flandres. Mais en laissant derrière lui un cœur éploré : celui de la servante qu'il avait honoré de ses bienfaits durant son séjour. Je dis : bienfaits, et non pas mâle vigueur. Car la servante au regard effronté et tétons libertins lui apporta ce qui fut refusé en Flandres : l'Amour. Et si la jeune bourguignonne n'affichait pas la même expérience dans la pratique des joutes amoureuses que professaient si bien les béguines, elle apporta au prouvaire qui se croyait déjà blasé une fraîcheur, une candeur, une soif de prendre et de donner qu'il aurait cherchée en vain entre les murs du couvent brugeois, ou les cuisses de ses habitantes. La jeune femme, que venait d'initier Brulard, avait offert sa naïveté. Et Brulard n'avait point su, ou pas voulu, ôter à cette « pucelle » les illusions de l'amour fou. A quoi bon pervertir ce qui ne l'était pas encore ?
Marie-Anne, c'était son nom, aimait Brulard. Non pas parce qu'il était intelligent et promis à un bel avenir, (au palais, il se murmurait fort qu'il était devenu l'homme de confiance du Duc), mais tout simplement parce qu'elle le trouvait beau, bien de sa personne, qu'il avait su s'élever au-dessus de sa condition modeste sans pour cela passer sur le ventre des autres. Elle ignorait encore l'épisode béguines. Bref, elle jugeait son amant avec les yeux de l'amour. Et on sait que l'amour est aveugle ! Ce qui n'excluait pas un solide bon sens. Elle comprit tout de suite : celui-la ne serait jamais "son homme". Non pas à cause de l'habit religieux, on ne s'arrêtait pas à ce genre de détail, à cette époque. Non, il était bien trop grand pour une petite servante. Oh ! il n'était ni noble, ni évêque. Mais quand on devient homme de confiance du prince, on est obligé de se plier à des obligations mondaines, politiques ou sociales excluant " ad eternam" le rêve de partager sa vie, ses joies, ses peines. Malgré d'évidentes preuves de tendresse, elle comprit très vite que son amant naviguait sur des couches où elle ne poserait jamais les pieds, même si elle devait vivre dans l'ombre de son amant. D'ailleurs, il repartait déjà. Alors, en elle-même, elle se jura de se garder pour lui. Quand il reviendrait ici, il la trouverait toujours aimante, douce, soumise à ses désirs, malgré ses airs délurés. Celui-là l'avait ensorcelé dès qu'elle l'avait aperçu. Allez donc savoir pourquoi. L'amour emprunte parfois des chemins mystérieux pour ceux qu'il touche de sa grâce.
Fort d'inexpérience en ce domaine, ce n'est que bien plus tard que Brulard comprendra avoir laissé là son innocence. Oui, son innocence, car si la jeune femme s'était offerte, cette fois il n'avait pas pris, mais recueilli. La nuance est de taille.
Désormais, il lui faudrait forcer, s'imposer, violer même . Jouer de son autorité, et de ses vices. Bref, se plier aux goûts du jour, voire les précéder, ou les imposer. Et cela contre la volonté des autres. Il ne recueillerait plus, mais saisirait : les femmes, les occasions. Jouerait des autres comme de sa vie. Mais ce serait lui qui, à ce niveau, tirerait les ficelles. La puissance était à ce prix. Le lecteur s'en rendra compte : le retour de Brulard sur terres de Bourgogne n'était pas inutile. Là, il avait vu le jour. Là, il avait grandi, aimé, voulu, souhaité. Il était donc juste que ces dernières reçoivent en don les ultimes lambeaux de sa jeunesse. Maintenant, il entrait de plein pied dans le groupe restreint des loups mâles. De ceux qui mènent la meute.

C'est à Gand que Brulard retrouva Philippe et sa cour. Mais cette fois, on l’introduisit directement, sans attendre, près le prince bourguignon. Qui le reçut avec chaleur. On le sentait soulagé, heureux d'avoir quitté la cité brugeoise. Laquelle ignorait encore qu'elle ne le reverrait plus de sitôt, et que lorsqu'elle pourrait à nouveau admirer la silhouette altière de son prince, elle aurait genou à terre. Mais n'anticipons point !
Brulard eut de la chance. Car le lendemain même, Philippe et sa suite levait à nouveau l'ancre en direction de Bruxelles que le Duc venait d'élever au rang de capitale de ses états du nord. Mais la cité brabançonne l'ignorait, là encore. Comme elle ignorait que son destin venait de se sceller.
A peine arrivé à Bruxelles, le prince, fidèle aux habitudes qu'avant lui son père et son aïeul avaient introduit dans le protocole, décida de s'ébanoyer (s'amuser, NDA). Et, sans plus de façon ni gêne, sémondit Brulard ( invita ). Et, pour cela, il ne connaissait qu'une méthode donnant satisfaction : s'inviter chez le bourgeois. C'était là une de ses spécialités qui lui donnait bonne cour auprès de ses gens, du moins chez ceux qu'il honorait ainsi de sa présence. Habituellement, il se faisait accompagner d'un notable local, et le plus souvent par le capitaine de ses gardes. Conservant ainsi en mémoire le fâcheux accident arrivé à son grand'oncle quelques lustres auparavant. Je veux parler ici de Charles d'Orléans, amant véritable ou supposé de celle que le peuple de France, plus particulièrement de Bourgogne, surnommait « la gaure », Isabeau de Bavière. D'ailleurs, comme son père fut l'instigateur du guet-apens fatal à Orléans, il n'oubliait jamais de faire surveiller les alentours par ses hommes d'armes. Deux précautions valent mieux qu'une...

Mais, s'il avait sémondi Brulard à ce dîner impromptu, c'est parce qu'il avait une idée derrière la tête. Il désirait savoir si le charme de son ambassadeur opérait, quelques soient les conditions. En somme, il faisait passer à Brulard un ultime test avant de le laisser partir vers Bourges, en cour de France, puisqu'il faut bien l'appeler ainsi. Profondément humain, Philippe n'envoyait jamais ses hommes dans un chausse-trape sans qu'il en ait auparavant mesuré les effets. Il ménageait ses collaborateurs, conscient qu'un vivant rendait plus de services qu'un cadavre.
Bourgogne devait une grande partie de sa popularité à ses conquêtes féminines. On lui connaissait pas moins de douze maîtresses qu'il engrossait à qui mieux mieux. Et il ne se cachait pas pour reconnaître ses bâtards. Don Juan avant la lettre, ce Philippe ! Mais il avouait également une qualité rare chez un personnage de cette importance : ni jaloux ni envieux des succès de ceux qui l'entouraient. Il n'y a pas d'autre raisons à ce surnom de le Bon ( en fait, on le surnomma d'abord le Bien-aimé).
Aussi, pendant que Brulard à Dijon culbutait Marie-Anne la chambrière, il fit une rapide enquête chez les béguines. Qui déplorèrent le départ d'un si charmant et galant confesseur. Bref, en un mot comme en cent, elles avouèrent qu'il les avait honoré de la meilleure manière : autrement dit, il nous troussait bien. Alors, ramenez-le, et vite !

Philippe, qui avait des espions partout, n'ignorait pas non plus que le séjour de Brulard en sa capitale bourguignonne avait été, pour deux personnes au moins, des plus heureux. Philippe, le Duc bien aimé, avait pour précepte : troussez la femme, et vous régnerez. Car il n'ignorait pas que les femmes, avec des moyens plus ou moins perfides, obtiennent des mâles tout ce qu'elles désirent. Et Philippe apprit très vite qu'elles détenaient, sans que leurs compagnons s'en aperçoivent, le véritable pouvoir dans la société qu'il devait protéger. Et lui, en fait, en troussant la baronne, engrossant la bourgeoise, culbutant la roturière, il avait assis son autorité que nul ne pouvait songer à contester, sous peine de représailles amoureuses, de dédit au déduit.
Le Bourguignon avait deviné que Brulard, qui l'ignorait auparavant, possédait un pouvoir certain de séduction sur le sexe dit faible. Attrait de l'habit religieux, goût du fruit défendu, prestance du bonhomme ? Allez donc savoir ! Mais il constatait, et cela suffisait. Brulard deviendrait grand, uniquement en fouillant, certains diront en fouaillant, dans l'entrecuisse des femelles. Et ce qui serait scandale chez un autre devenait présentement un atout. Si celui-là était capable de séduire la maîtresse de maison, femme vertueuse à la réputation irréprochable, nul doute qu'il ferait des miracles en cour de France. Où les dames se languissaient pendant que leurs compagnons, eux, se donnaient du plaisir de façon réprouvée par la religion. Et qui avait, en d'autres temps, valu moults ennuis à feu la Milice du Temple.
En résumé, le raisonnement de Bourgogne était celui-ci: « je l'emmène chez Van de Veld. Personne, hors ce dernier, n'a jamais été capable de lui arracher le moindre sourire. A fortiori, la moindre caresse. C'est assurément personne de grande vertu. Si Brulard réussit à lui arracher quelque minauderie, s'il se montre assez habile pour trousser la coquine, il est assurément l'homme qu'il me faut. À Bourges, il saura s'imposer par es talents de trousseur. Qu'il culbute les délaissées ne pourra que lui ouvrir les portes du roi. Je lui fais alors totale confiance pour faire entendre raison au Bâtard de France. Celui-là est si innocent, si benêt et si mièvre qu'il écoutera la voix de la sagesse : celle de Brulard, et donc la mienne »

Il avait le sourire, Philippe, en quittant les Van de Veld. Son compagnon s'était montré à la hauteur. La dame de maison, froide au début du repas, avait questionné l'abbé, sur tout et rien. Simple politesse, en somme. Mais Brulard avait trouvé le point faible de la cuirasse. La dame souffrait dans sa chair et dans son être : elle se trouvait laide, la nature l'ayant pourvu d'un fessier confortable dont elle faisait un point de fixation. Se trouvant trop... Bref, insatisfaite de son état, croyant dur comme fer que Van de Veld ne l'avait épousé que par pitié ou pour sa dot. Preuve en est : elle n'osait pas demander à son époux, de quinze ans plus âgé, la tendresse que sa jeunesse réclamaient. Et plus encore son admirable fessier.
Evidemment, elle n'en avait rien dit. Mais certains propos, vite analysés par ce renard de Brulard, lui avait tout de suite donné la clé du problème. Et, sans en avoir l'air, ton badin et léger n'excluant pas la gravité des propos, il avait montré à Madame Van de Veld que ce fessier si généreux n'était point une tare, mais plutôt un bienfait de Nature.
Certes, il n'avait pas dit crûment à cette âme dans la peine : « Montrez-le moi ce cul, et je vous ferai voir que je le trouve attirant, moi », mais il avait bel et bien mis le doigt sur le point sensible, ce qui étonna puis combla la maîtresse de maison. Et tout ça en énonçant des banalités : tissu, prix à maison, robes et bien d'autres choses se rapportant au sujet. Le séjour chez les béguines trouvait là une première application. Pendant cette discussion, Philippe s'entretenait, lui, avec Van de Veld, et lui confiait son désir de faire Bruxelles capitale de ses états du nord. Ce qui ne pouvait que réjouir le changeur qu'il était. Promesse pour lui d'une fortune à développer, et qui sait, d'un titre à gagner. Van de Veld se voyait déjà baron. Madame se voyait, ou avait peine à se voir, entre les bras de cet étranger qui savait si bien la comprendre. Brulard, lui, depuis qu'il connaissait la raison du tourment de Frau Van de Veld, rêvait de ce fessier qu'il désirait au plus vite connaître plus avant, si je puis dire ..
Le Duc, lui, imaginait Brulard en cour de Bourges, courant la gueuse, sous le regard amusé, puis inquiet des marmousets.
« Alors, mon ami, quelle impression vous ont laissé les gens de cette bonne ville ?
- Excellente, Sire ! J'ignorais trouver ici si braves gens !
- Ne vous emballez pas ! Ceux-là sont pareils aux autres. Ils ne s'intéressent qu'à eux, et se moquent de leur voisin.
- Alors, pourquoi ce repas ?
- Si je fais de Bruxelles ma capitale, j'aurai besoin de gens comme eux. Ils ont l'argent, le pouvoir d'entraîner les autres. Mais je les respecte néanmoins. Ils ne donnent pas l'air de gens trop aisés. J'aime que la richesse se cache. C'est le plus sûr moyen de la conserver. Ils n'aiment pas le luxe, pas les fêtes, pas les réjouissances. Tant mieux ! Plus ils économiseront, et plus les taxes seront à hauteur de mes besoins.
- Bien raisonné, Messire ! Mais s'ils s'aperçoivent que vos visites n'ont d'autre but que les tondre mieux, je doute que leurs portes restent longtemps ouvertes.
- Au contraire, Brulard, au contraire ! Plus je demanderai, plus je serai haï. Et plus ceux que j'honorerai de ma présence se sentiront flattés. L'orgueil aussi mène le monde. Et c'est à moi d'en jouer.
- Brulard se demande, sire duc, si la charité chrétienne, en ce cas...
- Ta ta ta ! Pas de ça entre nous, mon ami ! La charité, c'est bien, en sermon. Çà donne bonne conscience. Mais la politique se moque des sermons, l'abbé. Et vous plus encore. Je vous observais, tout à l'heure. Je suis certain que cette Van de Veld ne vous laissait pas indifférent. Je me trompe ?
- Exact, sire duc ! Mais ne voyez là rien d'autre que l'amour de ma condition me pousse envers ceux qui souffrent dans leur chair et leur âme.
- J'ignore si la Van de Veld souffre dans sa chair. Mais je dois remarquer que çà ne se voit guère.
- Certes ! Mais les plus grandes peines ne sont pas forcément celles qui s'affichent en public.
- Vous connaissez cela mieux que moi, l'abbé. Si vous pensez que cette personne éprouve rudes souffrances, je ne saurais trop vous conseiller de lui apporter les secours de votre ministère. Faîtes ce que doit, je ne puis vous en dire plus. Et avouez que je me montre bon chrétien.
- Il est plus juste de dire que vous prenez grand soin de la santé de vos sujets.
- Normal, l'abbé ! Je préfère taxer des sujets bien portants que des malades sans le moindre liard. S'ils sont en bonne santé, ils travaillent. Donc ils s'enrichissent. Et moi aussi.
- Amen ! » dit Brulard en souriant. Philippe crut un instant que son compagnon se moquait de lui. Mais il vit aussitôt que le personnage avait les idées ailleurs. Et ne douta pas un seul instant que son abbé rêvait de culbuter la bourgeoise aux fesses rebondies. Il ne se trompait guère....

Un gros cul n'empêche pas de faire apprécier ses talents amoureux. Brulard sut se montrer à la hauteur. C'est-à-dire qu'il donna à la jeune bruxelloise les preuves de sa charité et son amour du prochain. Ainsi, la dame aux fesses replètes connut, par l'intermédiaire du prouvaire bourguignon le bonheur suprême : l'extase. Ce fut si exquis qu'elle en redemanda, malgré les exhortations de Brulard contraint de rappeler à sa patiente que la gourmandise est péché capital. Ce dont se moquait bien la dame, du moment que le prouvaire bourguignon soulageait sa grevance. Et remplissait son vide affectif.
Hélas : cet intermède amoureux ne pouvait s'éterniser. Brulard devait partir en mission, comme ses accords le prévoyaient.
Et, aussi rusé qu'il fut, le prouvaire voyait, avec angoisse venir l'instant où il faudrait dire à son opulente maîtresse qu'il devait la quitter. La bourgeoise, sentimentale comme personne, très attachée à la personne de son confident, ne manquerait pas de déclencher un scandale par ses gémissements. Car, en fait, Brulard était devenu son véritable époux, il n'y en avait plus que pour lui. Attitude nouvelle dont s'aperçut le changeur bruxellois. Mais il ignorait qui pouvait être la cause de cette révolution conjugale. Alors, Brulard rusa, comme à son habitude. Il commença par reprocher à sa maîtresse son manque de participation à la vie de sa cité. Il lui fit remarque du nombre impressionnant de miséreux demandant secours. Ce dont convint Marika. Qui, cependant, s'en moquait : le temps passé entre les bras puissants du bourguignon était, pour elle, mieux utilisé que s'occuper de malheureux dont on ignorait tout, et qui ne montraient aucune reconnaissance devant les bontés prodiguées.
Marika était comme çà : donner, elle voulait bien, mais encore fallait-il recevoir....

Mis il était dit que Brulard traversait une période de chance, inespérée quelques mois plus tôt. Alors qu'il se rendait chez sa maîtresse, pour prodiguer les soins que réclamaient les sens de l'avenante personne, il rencontra un attroupement dans la rue. Curieux comme tout bon bourguignon qui se respecte, Brulard s'approcha, fendit le cercle des badauds et vit un jeune homme, misérablement vêtu, quoique fort propre, qui, un crayon à la main, traçait quelques rapides traits sur du mauvais papier. Devant lui, un bourgeois prenait une pose ostentatoire. Brulard comprit que l'homme, objet de la curiosité générale, était un de ces étudiants portraitistes gagnant dans la rue de quoi payer sa maigre pitance. Observant quelques instants, il vit que le coup de patte de l'autre le promettait à un bel avenir, si l'occasion lui en était donnée. Et le prouvaire bourguignon se dit alors qu'il serait le Messie de celui-là. Lorsque le portraitiste eut terminé son travail, qu'il l'eut tendu à son client et en reçut quelques noires monnaies, il le héla discrètement. L'homme s'approcha .
« Dites-moi, l'ami, cette bourse vous conviendrait-elle ?
- Pardieu, oui ! Mais qui dois-je tuer pour mériter tel trésor ?
- Personne ! je ne vous demande rien d'autre que ce que vous faisiez tout a l'heure !
- Rien de plus ? Dans ce cas, je suis votre homme, mon prince !
- Doucement ! Ce n'est pas moi que vous allez imager ( peindre). Mais une jeune dame qui me montre quelque attachement.
- Pour cette bourse, je vous imagerai tous les deux pendant un mois, s'il le fallait.
- Inutile. Prenez la bourse, et suivez-moi ! »
Marika fut surprise de voir arriver son amant accompagné d'un inconnu. Le prouvaire la rassura, lui affirmant que l'étranger n'était là que pour l’immortaliser en la croquant. D'abord réticente, la jeune femme finit par accepter.
L'artiste posa son chevalet, et commença son œuvre. Marika trouvait le temps long, mais ne dit rien. Quand le portrait commença à révéler son image, elle s’approcha de l'artiste et le complimenta. Ce qui visiblement satisfit l'autre. Et tout d'un coup, il lui demanda si elle acceptait de dénuder un sein, car il désirait la croquer à nouveau sous les traits d'une madone. Outrée, elle recula. Mais Brulard intervint à sa façon. Il fit asseoir la femme ; et, d'un geste doux et tendre, dévoila son tétin gauche. Si tendrement que la bourgeoise n'eut d'autre solution que laisser faire, rougissante comme coquelicot en juillet.
Quelques minutes plus tard, l'artiste avait terminé. Il appela les deux amants et fit admirer son ouvrage. L’œuvre, quoique naïve, affichait une vigueur qui surprit Brulard. Visiblement, le jeune portraitiste était promis à un bel avenir si on lui donnait un coup de pouce.
Brulard emporta l’œuvre du peintre, et laissa à Marika son portrait, lui recommandant de le montrer à Van de Veld, et lui laissant toute latitude pour vanter les mérites de l'étudiant. Ce fut fait, et bien fait. L'étudiant, un certain Vlaeminck, reçut aussitôt commande d'un portrait huile de Van de Veld, et un autre de sa tendre épouse. Ce qui, compte tenu de l'emploi du temps de Van de Veld, assurait à l'étudiant une bonne année de survie. Plus même, si...
Plus même, car Brulard lui promit de le recommander au prince de Bourgogne. Réellement, Brulard devint Messie pour cet artiste. Car une simple commande de Bourgogne, et c'était la gloire, l'assurance de manger désormais à sa faim.
L'heure du départ approchait. Il tint sa promesse. Un jour qu'il se rendit près du Duc, lui aussi sur le point de partir vers Paris, il emmena le jeune homme. Qui présenta une de ses œuvres à Philippe. L'ouvrage dut plaire. Car Bourgogne se piquait fort de connaître et de reconnaître les talents. Ce qui était vrai, et l'Histoire le retiendra comme un grand mécène. Il offrit une bourse coquette au peintre et lui commanda un portrait en tenue de bourgeois. Mais comme le temps pressait, l'artiste dut croquer à la hâte le visage de son illustre client, et l'assura qu'il terminerait de mémoire. Philippe se montra satisfait de cet arrangement. Hugo Vlaeminck prenait enfin son envol.
Brulard, lui, demanda au peintre de croquer sa maîtresse en nudité totale, de dos, de manière que la proéminence fessière apparaisse bien. Vlaeminck assura que cela serait fait, et que Monseigneur, son protecteur et bienfaiteur, ne pourrait être que satisfait de l'ouvrage que lui, Vlaeminck, se chargerait de lui faire parvenir. Mais dans quelque temps seulement, car l'afflux soudain de commandes, et aussi les bourses reçues, l'obligeaient à trouver un atelier, un nouveau local ; et tout cela demandait du temps, surtout si d'autres commandes suivaient.
Brulard le rassura, et affirma que lorsqu'il reviendrait ici, il aurait certainement nouvelles commandes à passer.
C'est ainsi que pendant une séance de pose des Van de Veld, il se retira sur la pointe des pieds, laissant là les deux époux et le peintre flamand. Comme ça, sans adieux ! Sur un simple « au revoir ! » Jamais plus il ne reverrait Marika et ses grosses fesses si promptes à se dilater.
Vlaeminck avait pris son envol, Van de Veld ses précautions pour l'avenir, investissant à long terme. Brulard prit la route de Paris, en compagnie de Philippe de Bourgogne, comte de Flandres et de Hainaut, de Comté, régent d'Artois et de Champagne, et seigneur de quelques privautés dont la liste serait fastidieuse à énumérer.

En chemin, Philippe de Bourgogne donna à son compagnon quelques leçons d'histoire. Il le fallait bien, sous peine de commettre de fâcheux impairs ici ou là. Ces derniers mois, la situation politique montrait des frémissements, prémisses à de grandes manœuvres diplomatiques et militaires.
Pour le lecteur, un rapide retour en arrière autorisera une meilleure approche des réalités du moment. Revenons à l’assassinat de Jean sans Peur, le 18 septembre 1419. Il n'y a plus de France, telle qu'on la connaissait un demi-siècle auparavant. Mais trois France : celle du roi légitime, Charles VI, pauvre roi dément. Qui conserve tant bien que mal Champagne, Artois, Ile-de-France, un peu de Normandie, et tout le centre du pays. Plus les provinces du Sud, exception faite de l’Aquitaine. Mais ces provinces, fidèles à la couronne, s’entre-déchirent en réalité par princes interposés.
Et puis, il y a la France anglaise, celle des Lancastre : la Normandie conquise, la couronne parisienne, tous les ports de l'Atlantique, hormis les ports bretons réfractaires à toute assujétion, tant française qu'anglaise.
Reste enfin la Bourgogne, et plus exactement les états de Bourgogne. De loin le morceau le plus copieux. Tout l'est et le nord du pays sont Bourguignons. Et aussi Paris. Plus les Flandres, plus, plus...
En 1420, par le traité de Troyes, Henri V d'Angleterre est reconnu légitime roi de France. Charles VII, le plus ou moins légitime héritier, est écarté du trône. On l'appelle alors le « soi-disant dauphin ». Bref, il n'a aucune voix au chapitre. Situation étonnante, convenez-en ! Bourgogne, Philippe, se voit confier la régence de la Champagne et de l'Artois, ce qui lui permet enfin de relier ses états du nord à ceux du sud. Mais attention, régence n'est pas propriété.
A la mort quasi simultanée de Charles VI ( 2I octobre I422 ) et d'Henri V ( 3I août), le royaume n'aurait du avoir qu'un seul roi, le futur Henri VI. Mais il est trop jeune pour régner : il n'est âgé que de quelques mois. Aussi, un régent est nommé en la personne du duc de Bedford. Qui viendra s'installer a Paris, pour mieux surveiller l'héritage d'Henri VI. Il laisse le soin à son frère, Gloucester, de régenter à sa place l'Angleterre.
A y regarder de près, le traité de Troyes ( 2I mai I420 ) ne faisait pas qu'une seule victime. Car en plus de Charles de France, le dauphin, Philippe de Bourgogne y laissait aussi des plumes, malgré les régences de Champagne et Artois. Ce que voulait alors Philippe, c'était la régence de France. Il ne l'a pas eue. Mais il recula pour mieux sauter. A la mort d'Henri V, le roi mourant confia à Bedford le testament politique suivant : «Sauvez par-dessus tout l'alliance bourguignonne . Il y va de notre intérêt »
Bedford promit, et oublia. Preuve en est : son frère osa attaquer les possessions bourguignonnes. Ce qui mit en rage Philippe, mais aussi Bedford. Qui rattrapa in extremis la boulette de son frère. Dans cette affaire, Philippe acquit la régence de la Zélande et augmenta ainsi ses possessions. Mais l'alerte avait été chaude. Et l'alliance anglaise battait froid, depuis. Elle battit plus froid encore quand Bedford, en tantque régent, eut l'imprudence de vouloir soumettre les princes français à l'hommage. Jamais Philippe ne pourrait y consentir. Il était l'égal de Bedford, pour le moins. Pas son vassal, moins encore son valet. D'autant que Bedford était son beau-frère, depuis qu'il avait épousé Anne de Bourgogne.
Philippe se méfiait désormais de cet intrigant de Bedford qui l'avait évincé de la régence française. Et, quelques soient les motifs politiques, il se sentait mal à l'aise dans cette alliance contre nature. S'il était bourguignon, et le premier prince du royaume, il savait aussi qu'il était petit-fils de roi de France, et que sa famille avait porté cette même couronne. Bref, Philippe se voulait français, car fils de France. Et, pour peu que le bâtard de Bourges laisse ses états en paix, il serait quasi prêt à lui donner aide et assistance, voire sa neutralité, pour bouter le Lancastre, ou son substitut, hors du continent.

Plus explicite encore! Bedford commence à courir sur les chausses de Bourgogne. D'autant qu'en cette année 1428, il entame des préparatifs de guerre. Et demande à Philippe de venir à Paris offrir une caution que Philippe offrira du bout des lèvres: en laissant faire, mais sans donner avis.
Qui ne dit rien consent, diront certains. Mais, ici, à Paris, on a compris, dans la capitale, que le silence de Philippe est un ordre : « ne vous mêlez surtout pas de çà ! »
Bourgogne connaît les objectifs de Bedford : attaquer les possessions de la reine Yolande qui a grande influence sur son gendre Charles. Il espère ainsi réaliser le pont entre ses possessions de Normandie et celles de Guyenne. Mais l'affaire n'arrange pas Philippe, deux de ses sœurs sont mariées à des proches de Charles. Marguerite à Richemont, le connétable. Agnès, elle, est l'épouse de Charles de Clermont. Et Richemont, même peu enclin à la diplomatie, était un atout de poids dans la manche du bourguignon. En effet, il était capable, malgré son impopularité, de rassembler sur son nom pas mal de hobereaux en quête d'aventures et de pillages. La cas de Clermont était plus simple : il était un de ceux qui avaient reconnu la légitimité de Charles VII. Si Bourgogne bougeait, il lui serait inévitable de devoir affronter son beau-frère. D'attaquer les possessions bourguignonnes de Philippe : Nivernais et Charolais étaient directement menacés. Inutile de dire que Philippe se passait volontiers de cette éventualité. Que Bedford veuille la guerre, cela le regardait. Après tout, il était régent de France pour Henri VI. Lui, il ne bougerait pas. Il n'était ni anglais, ni régent.
Mais bourguignon ! C'est-à-dire français, même si ses intérêts propres passaient avant ceux du royaume. Lequel, inévitablement, passerait sous la férule bourguignonne. Inévitablement ! Le jeu des alliances tressées par Jean sans Peur et lui-même Philippe en faisait le véritable monarque. Sans couronne !

Et surtout, Philippe était las de cette guerre interminable, qui lui coûtait la peau des fesses, comme il se plaisait à dire. La guerre peut être attrayante, mais à y consacrer l'essentiel de sa vie, on risque fort de passer à côté du meilleur. Et le meilleur : les femmes à l'entrecuisse si accueillant. Il était grand temps pour le bourguignon d'assurer sa descendance. Et donc chercher mariage. Un bâtard n'est pas un héritier.
Inlassablement, d'autres problèmes, plus ennuyeux les uns que les autres, se greffaient autour de cette vérité : le peuple était las de cette guerre, de ces querelles de prince qui les empêchaient de cultiver la terre, de développer les affaires et de vivre normalement. Et quoiqu'on en dise, ou pense, Philippe tenait fort à sa popularité qui en faisait le plus adulé des princes de la chrétienté. Celui devant qui tous courbaient le front, n'hésitant pas à néanmoins l'apostropher, fut-il simple manant : « Vous voilà enfin ! Vous en avez mis du temps pour venir ici »

N'anticipons pas. Brulard chevauche vers Paris, en compagnie de Bourgogne que son beau-frère Bedford avait mandé. Paris, capitale anglaise du royaume de France, était occupé par une vingtaine seulement de soldats britanniques et environ trois cent soudards soldés par Lancastre. Paris, vidé de ses têtes pensantes, revenait peu à peu à la vie, grâce au commerce sur la Seine et la port de Rouen. C'est-à-dire avec l'Angleterre. Mais Paris ne se sentait pas anglaise pour autant.
D'autant que le bourgeois venait d'apprendre la reprise des hostilités. Et qui dit guerre dit impôts nouveaux, difficultés d'approvisionnement, et ralentissement du commerce. Le seul à ne pas être encore au courant, c'était Bourgogne. Officiellement du moins. Car Bedford, régent de France et son beau-frère, avait omis de l'en avertir. Cette nouvelle, véritable secret de polichinelle, il tenait à la faire de sa propre bouche. Inutile de dire que le Bourguignon se montra courroucé, pour ne pas dire plus. A l'aube de cet automne I428, l'entrevue entre les faux-frères fut froide, empreinte de la plus grande méfiance. D'autant que Brulard, absent lors de l'entretien, Philippe tenant à conserver l'anonymat de son envoyé secret, réussit à décider la princesse-régente Anne de quitter Paris peu sûr, les Armagnacs y étaient de retour.
On se retira, en se promettant de se revoir, sans plus. Philippe ne fixa aucune date. Ce qui, sans rien dire, disait tout, en particulier que l'alliance anglo-bourguignonne n'était plus au beau fixe, et moins encore des plus chaleureuses.

Une dernière entrevue entre Philippe et Brulard eut lieu aux portes de Paris. Le duc remonta vers le nord. Brulard obliqua vers l'Ouest.
La messe pouvait commencer...


Fin 1ere partie
( à venir : En cour de France)
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