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La banlève ( 2010) extrait n°1 ( complet) Anick le tsunami

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René

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MessageSujet: La banlève ( 2010) extrait n°1 ( complet) Anick le tsunami Lun 13 Déc 2010 - 17:12

Vous pouvez laisser un commentaire sur le topic approprié. Un auteur est toujours satisfait de connaître les réactions des lecteurs. Positives ou négatives, il en tire des enseignements pour ses œuvres futures.

..........

Annick : le tsunami
Je fis la liste de mes petits-enfants, avec le nom de leurs parents, pour éviter toute erreur. Je bus un autre café, allumai une cigarette. La pendule murale, un véritable coucou de Forêt-Noire, marquait 9.05. Je filai vers la salle de bains, me donnai un rapide coup sur le visage, regrettant de ne pas avoir de rasoir. J’ai horreur de me raser une fois lavé. La barbe ne tient pas, et le rasage n’est ni fait ni à faire. Guite, à demi-nue, enfin plutôt plus que moins, fila vers la douche. Je lui fis un rapide bisou sur la joue, tapotai rapidement ses seins, et dis que j’allais en ville, que je ne savais pas à quelle heure je rentrerais. Mais que ce soir, je coucherais chez Tine, enfin chez moi. Sauf si entre-temps, je trouvais quelque chose en ville.
L’Equipe sous le bras, je sortais du bureau de tabac lorsque je tombai nez à nez avec le toubib, celui que j’avais choisi pour devenir mon médecin référent.
« Monsieur Marchand, je vous présente mes condoléances. J’ai appris, comme tout le monde. Et je dois avouer que cela nous a foutu un choc.
- C’est comme çà, toubib ! Je vous l’ai dit la dernière fois, je dois être né sous un mauvais signe.
- C’est vrai, certains cumulent.
- Sans doute ! Mais puisque vous êtes là, je ne vais pas vous retarder plus longtemps. Je voudrais juste vous demander si par hasard...
- Si par hasard ?
- Vous ne connaîtriez pas un petit meublé à louer ? Disons pour un an.
- Vous n’habitez plus à la Châtaigneraie ?
- Si, mais je ne veux plus y habiter.
- Je comprends ! Non, à première vue, je ne vois rien. Mais je peux toujours demander. Votre téléphone est toujours le même ?
- Oui, mais je ne suis pas souvent là. En réalité, je n'y suis jamais. Et puis, ce n'est pas chez moi, je n'étais qu'invité. La solitude me fait peur, pour tout dire. La soupe qu’on mange seul, c’est l’enfer ! Le lit qu’on froisse seul, ce n’est pas mon truc. Et puis, les souvenirs partout présents. Ca fout le bourdon… Je cherche un meublé, et dès que j’ai trouvé, je vends. Pas cher… On ne dira pas que je me suis enrichi avec la mort de Tine.
- Un accident, c’est un accident. Personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer, Mr Marchand. Pas plus vous que moi. Ce n’est pas juste, d’accord. Mais juste ou pas, votre compagne n’est plus là. La vie continue. Et que vous héritiez de ses biens n’est en rien scandaleux, vous alliez l’épouser quelques heures plus tard. Difficile de dire le contraire, les bans étaient affichés depuis un moment. Et ils ont occasionné quelques grimaces.
- Pour le téléphone, toubib, je dois m’y résoudre. Je vais donc en acheter un. Et dès que je l’ai, je vous laisserai mon numéro. Mais je ne l’ouvrirai qu’à certaines heures, comme vous dans votre cabinet.
- Si vous voulez, je vous emmène, je dois aller à la poste. Il y a beaucoup de magasins à côté. Mais que je suis sot ! c’est vrai que vous connaissez Tulle aussi bien que moi ! Sans doute même mieux.
- Merci pour votre proposition. Mais inutile. Je vais laisser ma voiture au parking, j‘irai faire un tour en ville, et je déjeunerai au restaurant. Je commence à avoir l’habitude ! Et un peu de marche, çà ne me fera pas de mal. D’ailleurs, je pense que je vais me remettre sérieux au sport. J’en ai tant fait ici… De plus, la ville a quand même changé. Je ne reconnais pas tout. La vieille ville, pas de problème. Mais sur les collines...
- Cela vous dirait de déjeuner chez moi, aujourd’hui ?
- Pardon ?
- Je vous invite à déjeuner. Enfin, si vous êtes d’accord !
- Mais votre boulot ?
- Aujourd’hui, repos. Oui, c’est un jeune pas encore installé qui me remplace au cabinet. Nous le prenons à tour de rôle, deux fois dans le mois, mes collègues et moi. Et il garde le montant des consultations pour lui. Ca le forme, ça lui permet de voir les gens, les clients de le connaître. Et nous, ça nous repose un peu. On évacue beaucoup mieux le stress. Tout en assurant la relève. Vu que la retraite se précise pour certains. Le fameux baby-boom !
- Chez moi c’était pareil ! Pour votre invitation, je ne dis pas non. Mais sans doute aviez-vous quelque chose de prévu, non ?
- Exact !
- Dans ce cas, on verra une autre fois !
- Ne vous emballez pas, Mr Marchand. J’avais effectivement autre chose de prévu. Et devinez quoi ?
- Une partie de pêche ?
- Bingo ! Non, je plaisante. Je devais aller chez ma belle-mère tailler ses 3 rosiers, et ranger son abri de jardin. Parce que l’Anick, comme pagailleuse, elle se pose là.
- Ah bon ! Mais son mari...
- Son mari ? Quel mari ? Ma belle-mère est divorcée depuis plus de 30 ans. Pas remariée, pas même un copain. Alors, c'est le laisser-aller. Dans son abri, une vache ne retrouverait pas son veau. Ainsi, le temps que je range ce fatras, vous aurez tout loisir de revoir la belle-mère.
- Parce qu'elle habite toujours Tulle ? demandais-je en blêmissant et d'une voix éteinte
- Oui ! Vous l’ignoriez ?
- Évidemment que je l'ignorais ! Quand je suis revenu ici, vous pensez bien que la première chose faite, c'est d'aller direct devant la maison des Manzat. L'aspect extérieur avait complètement changé. Alors, je n'ai même pas vérifié sur la sonnette ou la boîte aux lettres. Totalement persuadé que la maison avait changé de propriétaire. Pensez, en 45 ans, il s'en passe des choses. Mais c'est pas possible, qu'est-ce que je peux être con, moi, lorsque je m'y mets ! Plus con, pas Dieu croyable !
- Pas grave, vous...
- Pas grave ? Au vu de ce qui s'est passé depuis mon retour ? Vous êtes modeste, docteur !
- Si on veut ! Mais vous allez pouvoir réparer cet oubli ! D'accord ?
- Ale jacta est. En ce moment, je dois dire que tout se précipite à une vitesse folle. A quelle heure dois-je me présenter ?
- Vers les 11.30. On aura le temps de s’en jeter un et de parler pêche…
- Là, vous me faites plaisir. Vous êtes le premier depuis que je suis revenu à Tulle à me rappeler que côté pêche, je n’étais pas le plus maladroit. Les autres ne voient que l’évadé de Marbot, celui qui sème le foutoir en ville. Et depuis quelques jours, celui qui a touché le jackpot grâce à un accident.
- Laissez dire. La semaine prochaine, ils n’y penseront plus. Ils auront trouvé un autre motif de conversation pour vider leur fiel. Bon, encore une question avant que vous n’achetiez cette merveille d’emmerdes qu’est le téléphone portable, je peux inviter ma belle-mère ?
- Toubib, je...
- Bertrand, c’est marqué sur la plaque, vous n’aviez pas lu ?
- Soit ! Bertrand, charbonnier est maître en sa demeure, vous invitez qui vous voulez chez vous. Mais je crains néanmoins que...
- Ne craignez rien, personne ne vous mangera. Je ne vous invite pas pour figurer au menu ! Très bien ! 11.30 donc ! Tenez, voici ma carte. Vous devriez trouver facilement. Ah, j’oubliais : pas de fleurs, pas de chocolat, mon épouse n’apprécie pas trop. Par contre, un CD d’un chanteur des années 80, çà oui ! Bien entendu, je n'ai rien dit.
- Rien entendu !
- Parfait ! Alors, à tout à l’heure ! »



Il était très exactement 11.33 lorsque je sonnai chez les Seguin. La porte s’ouvrît, et une femme d’une quarantaine d’années apparut. Ma première réflexion :
« Pas mort, le grand-père !
- Ah bon, je lui ressemble tant que çà ?
- Le front, les yeux : François Manzat !
- Oui, c’est vrai que vous, vous l’avez bien connu. Mais tout d’abord, bonjour Mr Marchand.
- Oh, pardonnez mon impolitesse. Bonjour, Madame !
- Nadine ! Cela simplifiera la conversation.
- Très bien. Pour moi, ce sera donc René
- Je sais !
- C’est vrai ! Que je suis bête.
- Bête ? Non ! Un peu secoué ces derniers temps, çà je veux bien croire. Bien ! Vous restez planté là ? Si vous attendez le défilé du 14 juillet, c’est un peu tard, ou un peu tôt. Pas le bon parcours non plus. Vous devez le savoir, non ? Entrez donc.
- Entrez, Mr Marchand ! dit Bertrand apparu soudain derrière son épouse. Vous êtes en retard, c’est inqualifiable !
- Hélas, Bertrand ! La préf m’avait demandé un nouvel itinéraire pour la retraite aux flambeaux... vous savez ce que c’est... le temps de repérer les panneaux, localiser les déjections canines. Je ne vous ferai pas de dessin, çà prend du temps. Et de surcroit, les pentes sont rudes pour des vieilles jambes.
- Vaut mieux entendre çà qu’être sourde, intervint une nouvelle voix. Que je reconnus aussitôt. Et merde ! Ces cons d'yeux qui mouillent illico, une larme perle... Regard surpris de Bertrand, inquiet de Nadine
- Tiens ! Bien le bonjour chez vous, Mme…
- Anick, tu ne te souviens pas ?
- Non ! Si ! Enfin, peut-être ! Les ferrites s’oxydent. Et pour les souvenirs, pas la peine d’en parler. Aux oubliettes.
- Quand tu auras fini de dire des bêtises, tu entreras. J’attends, moi !
- Le défilé du 14 juillet ?
- Qu’il est con, mon dieu qu’il est con. T’as manifestement pas changé sur ce plan là. Bon allez, entres vite. Que je vois si tu as toujours…
- Non ! J'les ais vendus pour me faire un peu d’argent de poche ! J’en avais marre, il parait que…
- Entre ! »


J’entrai, un couloir très classique : sol en tomette, tenture aux murs. Et accrochées ici ou là, quelques toiles amateurs, d'excellente facture. Deux touches différentes, cependant. On sentait le talent, mais aussi l’inexpérience. Quelques maladresses ! Parmi ces tableaux, celui d’une jeune femme à demi dévêtue, que je n’eus aucune peine à identifier. D’une facture beaucoup plus souple que les autres toiles. Plus souple, mais aussi plus agressive : le trait avait sûrement été retouché. Mon hôtesse, la fille d’Anick, Mme Seguin.
« Ca vous plaît ? demanda Bertrand
- Oui ! De l’idée ! Mais de la vigueur à canaliser. Une jolie patte toutefois.
- Merci, c’est moi qui les ai peints !
- Alors, çà ne m’étonne qu’à moitié ! Vous avez raté votre vocation, Bertrand. Par contre, Nadine, je peux sans doute me tromper, mais je dirais autoportrait. Je ne sais pas pourquoi, je le sens comme çà.
- Quel coup d’œil ! Là, vous m’épatez. Peintre ? Oui ! Pourquoi pas ? Cà ne m’aurait pas déplu ! Mais pas sûr que cela eut nourri son homme !
- Bien sûr que si… une fois emménagé dans le meublé du père Lachaise. C’est archiconnu, vieux comme le monde. Tu crèves la dalle quand tu bosses. Et une fois que t’as fini de bosser, que sous la dalle le froid t'engourdit les pinceaux, d’autres cassent la dalle pour se chauffer eux les pinceaux. En déplorant toutefois le temps perdu avant que tu décides de t'encaver. Les plus malins se contentent des pissenlits, eux. Ce qui est pris n'est plus à prendre, c'est archiconnu là encore. Et, il va sans dire, un petit tiens pèsera toujours plus lourd que deux tu l'auras. Des fois que…
- Çà, c’est du René ! Du René comme l’adorent les Manzat. Viens ici, toi ! »



Et avant que j’ai pu faire quoi que ce soit, une furie me saute au cou, et j’te bisouille à droite, à gauche, un peu au centre. Tiens ! De la timidité, ces lèvres fermées ? Non, une main derrière la nuque, et la langue qui cherche l’entrée du palais, du paradis. Qui s’ouvre, un peu surpris. Mon bras qui ne réfléchit pas, enserre sa taille, et la ramène instantanément contre moi. L'autre main plaque ses épaules, pour mieux la rapprocher si besoin était. Et c’est parti pour un baiser si énergique qu’il en appelle d’autres. Parce qu’il y en aura d’autres. Fatalement ! Sinon, ce serait la fin du monde !
Les yeux mouillent, d'un coté comme de l'autre. De mon côté, un mini-déluge. Et le même cri intérieur : enfin ! Entre deux brèves respirations.
Oh punaise que c’est bon ! Elle m’attendait, comme je l'espérais.
« Maman, hum maman ! intervint Nadine véritablement stupéfiée
- Tais-toi ! J'suis occupée ! Ça se voit, non ? Tout le monde l’a vu depuis son retour, sauf moi. 45 ans de retard ! 45 ans que j'attends çà ! Je rattrape.
- Pas besoin de dessin, murmura Bertrand tout sourire
- Anick ! Calmes-toi, susurrais-je. Des gosses nous regardent !
- M'en fiche ! René ! Si tu savais...
- Inutile, ma puce ! Parce que tu crois que moi...
- M’étonne pas ! Mais viens ici que je te vois enfin ! dit-elle en me prenant la main, et m'attirant vers elle tout en me guidant vers la fenêtre. Purée ! J'étais pourtant prévenue. Et je t'aurais reconnu, même sans ta photo. Mais c’est encore pire que ce que je pensais. Qu’est-ce que tu es marqué ! La vie ne t’a donc jamais laissé souffler ? Et toi, il a fallu que tu continues à la secouer par plaisir, par défi ? Et bien sûr, les emmerdes, tu as foncé dedans, pour ne pas changer.
- Pas le choix ! Trop souvent !
- Mais encore ?
- Bof !
- Compris. Le premier à dire toutes les bêtises possibles et imaginables. Même les plus insensées ! Mais sur lui, rien. La tombe. Tu n’as pas changé sur ce plan là. Tu frappes, tu morfles, et tu plies sans te plaindre. Même à genoux, et si les larmes coulent à plein. Le soleil dans les yeux, tu m’as dit un jour d'hiver… Je m’en souviens toujours, même si j’aurais préféré ne jamais le devoir. Effacer ce jour maudit.
- Oui, j’ai toujours craint le soleil. Je l’encaisse mal, et je ne te parle pas de mes yeux. Pour eux, c’est la cata. Eux aussi ont dégusté, Anick. Méchant, même. La totale ! Çà a dérouillé sévère !
- Tes yeux... oui, tes yeux … ils n’ont pas changé eux. Je vois toujours dedans comme dans un verre d’eau. Et cette couleur qui change instantanément si on te touche. Nadine, viens voir ! Tu as vu ses yeux ? Regarde bien. Jamais tu n’en reverras de pareils !
- Erreur, Anick ! Un de mes petits-fils, Kevin, a exactement les mêmes. A cette différence que lui n’est pas myope. Du moins pas encore.
- Et je parie que le coquin fait des heureuses.
- Ce n’est pas le plus à plaindre, c’est vrai.
- Oui, comme son grand-père. Bon chien chasse de race. Forcément !
- Loi de la génétique, n’est-ce pas Bertrand ? Bon, à part çà, tu sais ce que çà me fait vraiment plaisir de te revoir… Il y a si longtemps que...
- Si longtemps ? Tu veux rire ? Trop longtemps ! Une éternité, tu veux dire. Mais pourquoi…
- Pas le choix. Comme trop souvent, pas d'autre choix, Anick ! Parce que…
- .. tes cons de copains...
- Oui ! Entre autres ! Mais y'avait pas que çà ! Nous deux, çà posait quand même pas mal de problèmes. La fille de mon prof...
- Pas pour moi ! répliqua-t-elle en me tirant cette fois vers le canapé, et m'y poussant sans trop de ménagement. Mais aussitôt, sa main se posa sur ma nuque, puis redescendit en caressant mon bras pour enfin saisir la mienne, et la serrer très fort. Me retenir, des fois que....
- Ton père…
- Papa ? Tu plaisantes, non ? Et tu le sais aussi bien que moi ! Il était tellement fier que tu sortes avec moi. Son meilleur élève, qui sans savoir, charme sa fille. Ou sa fille qui, le temps de le dire, sans le connaître, capture son meilleur élève. Le bordélique-né, celui qui faisait la nique à l’armée et à ses cons. Le révolté, qui hurlait sa haine devant l’injustice et la bêtise. Et ses bras d’honneur devant la porte de la caserne. Entrés direct dans la légende. Qui n'en avait jamais vus ? Qui n'en avait seulement entendu parler ? Du révolutionnaire, du sans-culotte à l’état brut, le peuple qui monte au combat pour sa liberté, qu’il disait. L’héritier de Danton ! Mais l’héritier de Danton savait aussi se muer en Robespierre. Juste, mais sans pitié ! Parce que mine de rien, tu n’as pas fait de cadeau. C'était prévisible ! Et çà, papa adorait. Tu sais, René, il a eu le temps de lire tes premiers papiers, lorsque tu as enfin percé. Il avait toujours dit que tu finirais par sortir du trou, même s'il savait que ce ne serait pas facile. Ta place, c'était évident, il faudrait te battre pour la faire avaliser. Mais çà, tu avais l'habitude ! Tes dossiers, il les lisait, les relisait, tant qu'il les savait quasiment par cœur. Il était si heureux, si fier ! Son meilleur élève qui pouvait se permettre d’apposer et d'imposer enfin sa signature. Et pas n'importe où. D’entrée crainte, respectée : il n'avait donc pas perdu son temps. Lui, mais aussi ses collègues, qui tous avaient dit : lui, c'est autre chose... Je me souviens : la première fois qu'il a vu ta signature au bas d'une page du Canard, il avait les yeux trempés par l'émotion. C'est lui, répétait-il en nous montrant le journal. Ma tête à couper, c'est mon élève ! Ton nom, pour lui, c'était la reconnaissance officielle de son travail. Et surtout la légitimité de tes combats contre l'injustice. Le dynamiteur René : droit devant, faut que çà déménage sinon ce n’est pas efficace, il adorait. Je le répète, parce que c'est vrai ! Le pur Bélier. Et puis, de temps à autre, la version soft pour parler moderne, une façon de tout dire sans jamais dire vraiment. De simples touches, façon impressionnistes, revues sauce René. Si évidentes pourtant que le dernier des bouseux arrive à comprendre. Les fameux rapports dont il se régalait. Pas que lui, d’ailleurs ! Ca, c’était le vitriol Marchand, unique ! Celui qui s'élaborait quand tu étais toi-même, quand tu voulais détruire sans qu'il reste de traces. L'alchimiste méconnu. Mais qu'est-ce que çà faisait mal ! Et, trop rarement, mais çà en fait évidemment la valeur, les fameux 20, ces pages qui vous étreignent le cœur, et extirpent les larmes de votre corps. L’amour, brut de décoffrage, sans fioritures ni concession. Qui ne dira jamais son nom, par pudeur. Le vécu, les tripes ! L'ado oublié qui ne demandait qu'à aimer, et qu'on l'aime un peu. Juste un peu ! Du miel. Si tu savais…, poursuivit-elle les yeux débordant de tendresse
- Dis toujours !
- Tes rédacs, je les ai presque toutes…
- Volées sur le bureau de papa ?
- Pas volées, sauf une. Ah ! celle-la ! je ne sais pas si tu te souviens. Sujet : comment voyez-vous l’avenir lorsque vous serez libre de vos actes ? Comme tu l’avais rédigée, elle était pour moi. Un appel au secours, un cri d'amour ! Dès la première ligne (L'avenir ? Mais quel avenir ? Mon avenir, c'était elle, c'est encore elle. Elle le sait, elle se tait. Où est-elle, et pourquoi ne m'a-t-elle pas retenu ? Pourquoi n'est-elle pas revenue ? Je ne veux rien. Rien d'autre que la revoir, à défaut de l'enlacer. Mes yeux sauront lui dire que... demain sera déja moins lointain, moins épouvantable. S'il y a un demain... ), je l’ai senti. Et papa également. D’ailleurs, il n’a même pas cherché à la retrouver, il avait parfaitement compris qu'il ne la reverrait jamais, que je préférerais l'avaler que la rendre ! Je suppose qu’il a du dire qu’il avait égaré la tienne, et te balancer un 15, histoire de rester dans le traditionnel. Celle la, elle était pour moi, elle est à moi. Et elle y restera jusqu’à mon dernier souffle. Je peux la réciter tant je l’ai lue, et relue. Chaque mot n'a depuis jamais cessé de couler dans mes veines. Mais si j’avais su que tout de suite après l'avoir rédigée tu plongerais en enfer... Pour les autres ? Non, pas volées, seulement recopiées. Et je les montrais à Agnès, ma meilleure copine. Amoureuse de toi, il va sans dire. Sans jamais t’avoir rencontré, juste aperçu. Comme quasiment toutes les filles du lycée. Mais il faut dire qu’à l’époque, tu étais très occupé : la concurrence. C’est d’ailleurs elle qui a gagné.
- Si tu veux ! On dira " ça comme ça" ! répondis-je d'une voix sourde
- Pourquoi ? Tu n’es pas d’accord ? dit-elle en me broyant la main. Son regard plongé dans le mien. Attendant la réponse tant retardée et tant espérée.
- Non ! Je ne suis pas d'accord, et tu le sais, Anick ! Je ne pouvais pas faire autrement ! Une tête sous le couperet, la mienne. Fallait choisir. Tu as été sacrifiée, c’est vrai. Et tu peux me croire, je l'ai payé dans ma chair, au prix fort. Tu n'as même pas idée du montant de la facture ! Astronomique ! (Et merde, mes yeux commencent à mouiller, les larmes coulent, sans que je puisse les retenir ; je vais avoir l'air idiot). Mais… je ne suis pas venu parler de çà ! repris-je d'une voix enrouée que j’essayais néanmoins d’assurer. Même si çà fait un bien énorme de pouvoir le faire ! Évacuer enfin cette merde, toutes ces rancœurs, ces saloperies, leurs putains de poisons, les larmes refoulées ou intarissables, les poings serrés, et l'envie de mourir. Mais aussi de cogner et tout dynamiter avant ! Leur faire payer la haine qu’ils m’avaient instillé dans les veines. Alors, au moins pour çà, mon retour n'aura pas été inutile. On aura sans doute le temps d'en reparler avant mon départ.
- Tu repars ? Déjà ? Quand ? Où ? Seul ? murmura-t-elle, le regard brutalement éteint
- Oui, je vais repartir ! Quand ? Je n’en sais fichtre rien. Pas aujourd'hui, rassures-toi ! Ni même cette semaine ! Où ? Je connais à peine le 1/10eme du monde. Cà me laisse forcément le choix pour une destination. Seul ? Vraisemblablement oui, peut-être que non. Va savoir !
- Bon, d’accord ! Tu n’en diras pas plus. Du moins pour le moment (sa main relâche sa pression, et caresse mon poignet, sous le regard amusé de Bertrand, étonné de Nadine).Toujours ce soin de choisir et le lieu et l’heure des mises à jour, comme on dit aujourd’hui. Personne pour décider à ta place ! C’est çà qui désorientait tout le monde. On pouvait tout lire dans tes yeux : l’amour, la haine, la colère, la révolte, la compassion. Jamais ce que tu déciderais. Et si on pensait avoir trouvé, paf tu faisais l’inverse. Le champion du contre-pied, disait papa. Ô que…
- Maman ! Laisse notre invité respirer. Je te rappelle qu’il vient d’encaisser une méchante claque. Alors, laisse-le souffler 2 minutes. Et puis, souviens-toi : il n’était qu’un flirt. Seulement un flirt. Enfin, c’est ce que je croyais …
- Vous savez, Nadine, il est des flirts qui n'ont de flirt que le nom, et qui laissent pourtant plus de brandons que nombre de guerres étouffées chez les bien-pensants. Un flirt, entre Anick et moi ? Oui, si vous voulez ! Mais c'est un raccourci très, mais alors très restrictif. Que les témoins d'alors vous reprocheront avec pas mal de véhémence. Un flirt qui m'a amené aux portes de la folie, un pied quasiment dans la tombe. J'exagère ? même pas ! Et je ne parlerai pas des cicatrices. Vous connaissez ce vers : le cœur a ses raisons que la raison ne connait point. Je peux vous assurer que c’est vrai. Je le sais, j’ai donné, et bien donné ! Ici même, à Tulle ! Un témoin, là ! Juste en face de vous. Mais vous en connaissez sûrement beaucoup d’autres !
- Oui, répondit-elle avec un sourire énigmatique. Je sais çà aussi, on me l’a rapporté.
- Les langues sont parfois menteuses.
- Et aussi cette particularité qu’avaient vos yeux de… de… enfin de…
- Les culottes ? Ah oui ! Hé bien, parlons-en ! Les fameuses culottes poisseuses ? Que n'a-t'on pas brodé là-dessus ? Pourtant, jamais une de ces demoiselles ne m’en a offert une afin que je vérifie de visu. Une légende ! Fausse, bien entendu, comme toutes les légendes !
- Pas sûr ! Mais je ne parlais pas de çà. Je pensais à ce changement de couleur si bref que si on ne le sait pas, on ne le verra jamais. Mais qui ensorcelait tout ce qui portait jupon, à ce qui se dit. Et donc pas seulement les minettes du lycée. Et pour le reste, les petites culottes, oublions cette particularité si embarrassante quand on n’en a pas l’usufruit.
- Joliment dit. Votre grand-père eut admiré la circonvolution. Je ne la renierai pas plus.
- Bien ! Puisque ces retrouvailles pour maman, découverte pour nous se déroulent dans un climat des plus agréables, renforçons cet instant magique. Je propose l’apéritif. Tout le monde est d’accord ?
- Pas d’objection pour moi, répondis-je. Ah, j’oubliais. Je commence à devenir un peu trop familier d'Alzheimer, moi. Faudra que je surveille çà ! Et vous aussi, toubib ! (sourire amusé de Bertrand !) Je ne savais trop quoi offrir à la maitresse de maison. Des fleurs, c’est un peu ringard. J’avais pensé à du chocolat, puisque nous sommes en approche Noël. Mais je me suis dit que le toubib... La lingerie me paraissait un tantinet décalée (sourire d'Anick qui appuie son épaule contre la mienne). Alors, j’ai voulu plus fun. Et j’ai pensé que cela vous ferait plaisir. Quelque chose passe partout. Tenez, Nadine.
- Oh, Indochine. Ma jeunesse çà ! On se prend la main… Cà, c’est une idée merveilleuse.
- Trop heureux si çà vous fait plaisir.
- Et moi, oubliée, comme dab ? ironisa Anick.
- Ça non, je peux le jurer !
- Ah ! Il y aurait donc...
- Qui sait ? On ne peut pas tout avoir, Anick. Tu devrais t'en souvenir, non ? La première surprise, tu l’as déjà. Tu revois enfin ces yeux qui… bref, ceux de la Bachellerie. Profites-en bien ! Tu ne les verras plus avant longtemps (J'enlève mes lunettes. Annick devient livide. Ses ongles s'enfoncent brutalement dans mon poignet. Je grimace sous la douleur. Mais je la rassure d'un sourire tout en caressant sa main et en remettant les lunettes en place). La deuxième, je ne t’ai jamais oublié, malgré les vacheries de la vie. Trois, je vais répondre oui à ce que tu vas me demander.
- Et demander quoi, selon toi ?
- 1 : de ne pas partir tout de suite de Tulle évidemment. 2 : refaire le parcours derrière le lycée. 3 : rejoindre les bords de la Corrèze, sur la route des jardins de Bourbacou. 4 : monter au Puig saluer ton père. 5 : bien réfléchir avant de mettre le contact ou de m’envoler vers des horizons inconnus. 6 : ne pas réécrire le drame de Noël 64. Je continue ?
- Tu n’as vraiment pas changé, René. Tu donnes les réponses avant d’avoir reçu les questions. Le pire, c’est que j’allais les poser. Et tu le savais, pour ne pas changer, puisque tu as répondu. Et çà, çà me rassure (forte pression de la main). Tu en as pourtant oublié une.
- Je sais !
- Laquelle ?
- Pourquoi
- Et alors ?
- Si tu m’en laisses le temps, nous parlerons de çà en privé, entre 4 yeux. Je note que Bertrand s’impatiente. Il a grande hâte d’aller tailler les rosiers, ton gendre. Il a tort, soit dit en passant. Février, ce serait mieux. Taille basse ! Moins de pourriture la saison prochaine. Floraison retardée, certes ; mais plus abondante et plus tenace.
- Tu as raison ! Bertrand, puisque vous êtes de repos, profitez de votre journée avec Nadine. Moi, je voudrais retrouver René
- Étonnante, cette remarque ! Parce tu fais quoi, en ce moment, maman ?
- Pas comme çà ! Plus intime, si tu préfères. Il faut que je le digère. Même pas eu le temps de le goûter. Ne me regarde pas comme çà, Nadine ; je ne vais pas le violer même si ce n'est pas l'envie qui me manque (sourire plus qu'amusé de Bertrand, surprise non feinte de Nadine). Tu sais, mon René, il est de taille à se défendre. Il n’en a sans doute pas l’air, mais je peux t’assurer que c’est du coriace… Comme les vignes de chez lui : ça supporte tout ! Il faut juste les laisser reprendre souffle de temps à autre. Je le sais mieux que personne, c'est ainsi que je l’ai rencontré. Mais pour le coucher, il faut se lever matin. Il l’a prouvé ! Et regardes son visage : il ne trompe pas.
- Là, belle-maman, je ne peux vous donner tort. René a une faculté de récupération réellement exceptionnelle. Ici, c’est le médecin qui parle. Quand on voit l'alerte de vendredi, la plupart serait toujours en observation à se faire dorloter. Lui, non ! Debout, on repart au combat. Marche ou crève. Dangereux. Mais chez certains, c’est le moteur. René est dans ce cas. On tombe, on se relève… et qui vivra verra. Bon, assez parlé boulot. René, je parierais pour un whisky. Je me trompe ?
- Non !
- Pour les cardiaques, c’est çà en général. Du moins ceux qui savent ce qui leur est bon de ce qui ne l’est pas, ou plus. Et comme vous avez l’air dégourdi...
- C’est sympa, Bertrand ! Je m’en souviendrai quand besoin sera… répondis-je avec un clin d’œil.
- Maman, tu as raison sur ce point : René sait se faire apprécier.
- La simplicité, ma fille ! C’est sa force ! Un regard bref qui te fouille sans concession, et ce franc-parler qui peut choquer par sa vigueur et sa précision. Rien d’autre que de la simplicité. Mais attention ! Chez lui, c’est une arme ! Aussi, ne te fies surtout pas à l’eau qui dort. C’est tout l’un ou tout l’autre. Adorable avec ceux qu’il aime. Mais s’il décide de frapper, ne jamais se mettre en travers. C'est un pur Bélier. Et je te rappelle également que c’est un ancien enfant de troupe. Un militaire donc : formé par des militaires à se battre, tuer si nécessaire. Et s’il a choisi la plume plutôt que le fusil, le résultat est strictement le même. La baston, ce n’est pas la fête, on n'y va pas de gaieté de cœur. Alors, ne surtout pas le voir avec nos yeux d’aujourd’hui. Il est d'une tout autre génération, issue de la guerre. Formée pour la guerre, appelée à combattre sur les champs de bataille ; et pas en chantant comme écrit dans les livres d’Histoire. Mais sans hésiter, parce qu'il le faut, que personne ne fera le boulot à sa place. Ils l'ont formé pour çà… Et ils savaient ce qu'ils faisaient !
- Mesdames, je ne voudrais pas interrompre cette intéressante conversation sur mes mérites réels ou supposés, et sur les nébuleuses vertus de la pédagogie militaire. Mais pensez-vous que ce soit le bon moment pour en débattre ? René n'est plus militaire, René n'a jamais été militaire. Officiellement du moins. Et Bertrand attend vos commandes depuis pas mal de temps.
- Merci, René ! Tu sais, si on les laisse tatasser, on y sera encore à Pâques.
- Je connais, j’en ai eu 5 à la maison !
- 5 ? Tu étais musulman ? Polygame ?
- Non ! Une femme, qui m’a donné 4 filles. Chez moi, 4+1= 5. Le compte est bon.
- Tu as eu 4 enfants ?
- Oui ! Pourquoi ?
- Ben, çà fait beaucoup, non ?
- Non ! J’aimais les gosses, j’avais choisi une jeune femme qui en voulait aussi. Preuve, j'ai eu droit à un package d'entrée (étonnement plus ou moins marqué sur le visage de mes interlocuteurs). On se serait bien arrêté à 3. Mais comme c’était uniquement pisseuses, on s’est autorisé un dernier dérapage. A la mode Loeb : tout en glissade, mais pied au plancher. Bingo ! Encore une fille ! C’est ensuite que je suis rentré dans les ordres.
- Tu as été moine ? demanda Anick visiblement distraite
- Oui ! Enfin non ! Pas moine, seulement moinillon, apprenti-moine, quoi ! Servant, qu’on appelle çà ! Tu ne le savais pas ? Anick, ne me dis surtout pas que tu l’ignorais, alors que toute l’Europe ou peu s'en faut connaît cet épisode de ma biographie.
- Non, sincèrement, je ne savais pas ! Longtemps ?
- Trop longtemps, à mon goût. Surtout après réflexion, et retour dans le droit chemin.
- Mais encore ! Longtemps, çà veut dire combien ?
- 32 minutes… les plus longues de ma vie !
- 32… Oh le con, mais qu’il est con. Et dire que j’allais le croire !
- Tu te rends compte, maman ? Tu aurais pu épouser un comique….
- J’aurais mille fois préféré çà à…
- Belle-maman, on arrêtera là, si vous le voulez bien. Ces affaires de famille n’intéressent certainement pas notre invité…
- Vous avez raison, Bertrand. J’ai déjà semé pas mal de pagaille en ville. Et je me passerai volontiers d’en faire autant chez vous, intervins-je sur un ton neutre
- Merci, René ! D’autant que vous aurez tout l’après-midi pour discuter de çà et d’autre chose. Je suppose que vous aurez beaucoup à vous raconter. 43 ans, c’est long !
- 44 dans notre cas, Bertrand, rétorqua Anick. C’est encore plus long que vous ne croyez, surtout quand celui qui occupe toutes vos pensées se promène en tenant la main d’une autre (instinctivement, elle met sa main dans la mienne). Une fieffée salope, qui plus est ! Et que vous vous demandez pourquoi, sans jamais trouver de réponse.
- René a donné partie de la réponse, Anick ! Pas d’autre choix. Bien, on arrête là, et on trinque au retour de l’enfant prodigue, si j’ai bien compris.
- Bertrand, vous ne parliez pas de whisky ? Parce que parti comme c’est parti, vous allez voir que le 3eme âge va se mettre à larmoyer. Alors qu’on doit se réjouir de ces retrouvailles inespérées.
- Inespérées ? Peut-être pour toi, René ! Parce que moi, dès que j’ai appris ton retour à Tulle, j’ai tout fait pour te revoir. Je voulais trop savoir pourquoi, en noël 64, tu as dit que tu ne voulais plus me revoir. Qu'est-ce que j'avais fait, pour mériter çà ? Alors, j’y suis montée, à la Châtaigneraie, tu penses bien ! Tous les jours ! Deux fois par jour ! Je savais que tu y serais. Et je l’ai tout de suite vue, la grosse Ford blanche en 21. Impossible de se tromper. J’étais heureuse, chaque matin, de la retrouver garée à la même place : tu étais encore là. Je l'ai même embrassée, ta voiture, car elle avait eu la bonne idée de te ramener ici... Je sais, c'est idiot. Mais c'était un peu de toi. Et je n'avais que çà... Même que j’avais préparé un mot que je voulais glisser sous les essuie-glaces. Ce jour là, j'ai failli te renverser. Une Clio grise, tu ne te souviens pas ? Tu allais bisouiller la Grafeille, depuis le trottoir... J'étais en rage. Mais j'ai tout de suite vu ton bras d'honneur, que ce n'était pas du tout ce que j'imaginais. Vous aviez l'air de discuter méchant, pas du tout comme des amoureux. Du coup, j'ai eu un poids en moins sur la poitrine. La Grafeille, ce n’était donc pas pour elle que tu étais revenu. Preuve, la baffe que tu lui as mise ensuite au restaurant. Tout le monde est au courant, tu penses bien ! Ensuite, j'ai vu la petite veuve vous rejoindre, toujours sur le trottoir. Tu lui as fait une bise, et je t'ai vu partir. Si j'avais su que tu te rendais chez Bertrand, je t'aurais bloqué. Pas sur la route, tu conduis bien trop vite. Mais au cabinet. Et pas pour te parler des notes que mon père te donnait. Il était vache, d’ailleurs, le père Manzat. Il enlevait systématiquement 2 points sur chacune de tes copies. Tes copains, il les notait à leur juste valeur. Mais toi, c’était d’office -2. Pour t’obliger à faire mieux, et que tu gardes ton leadership. Il te trouvait trop facile. Tu écrivais comme tu le sentais, et si vite que parfois, il peinait à te suivre. Tu étais le seul élève dont il parlait à la maison. Et moi, je buvais ses paroles, évidemment ! Puis, lorsque tu as rompu, black-out total. Tu n'existais plus, du moins dans nos conversations, à la maison. Pourtant, tu étais toujours là ! Et je suis certaine que cela le démangeait, papa, de donner de tes nouvelles. Parce qu'il paraît que tu as passé un sale quart d'heure, après notre rupture. Limite hôpital; et quasi internement, à ce que j'ai appris. Ils t'enfermaient à l'infirmerie, non ? Et çà l'avait secoué, tu n'as pas idée : un soir, on l'a vu rentrer avec les yeux rougis. Il s'est enfermé dans son bureau, et n'est pas venu dîner. C'était la première fois, et cela a été la seule fois où je l'ai vu aussi remué. Il ne devait pas se sentir très à l'aise, se reprocher je ne sais quoi. Puis, quand tu as été mieux, il reparlait brièvement de son boulot, des ânes qu'il devait emmener jusqu’au bac. Toi, c'était : le crack reste le crack. Toujours aussi follet ! Rien de plus. Mais lourd de signification : tu restais le boss dans ta discipline. Et je le savais, puisque je lisais tes dissertes, et que je les recopiais. Elles trainaient, quand j'étais là, bien entendu. La tienne était toujours au-dessus du lot. Comme çà, pas besoin de chercher. J'avais le temps de la lire et de la recopier. Ce qui l’épatait, papa, c’est la vitesse que tu avais de passer d’un sujet à l’autre, sans jamais te mélanger les crayons. Il rigolait, quand il entendait le prof de maths se plaindre de ton " manque de résultats probants ". Il savait très bien que si tu avais voulu, tes notes auraient pu être meilleures, en répondant à la dernière question, par exemple. Mais non ! Toi, tu assurais : juste ce qu’il fallait pour être dans le dessus du panier. Pas plus ! Surtout pas le meilleur. Pour çà, tu avais le français, le sport, et ton indiscipline. Là, personne ne t’arrivait à la cheville. Aucune concurrence. Seul sur ta planète !
- Maman, tu me stupéfies ! Jamais tu n’as parlé autant du passé, et de grand-père. Jamais non plus tu n’as été si prolixe sur ces aspects de ta jeunesse. Alors, je me pose des questions.
- Dis toujours !
- René, c’était seulement un flirt de jeunesse ?
- Oui ! Et non !
- Je comprends mieux ! Mais çà ne me dit pas...
- Le contexte est totalement différent. René t'a expliqué ce qu'il fallait entendre par flirt, entre nous deux. Ensuite, Nadine, ce sont des souvenirs. Mes souvenirs. Des joies, quelques rires, de bien trop rares heures de tendresse. Et puis les larmes, des torrents de larmes ; des regrets, des montagnes de regrets. Et aussi la haine, l'espoir de... Ceux-là, ils ne sont qu’à moi.
- A René aussi, non ?
- Oui ! Et non ! Pas tout.
- Et vous René, vous en pensez quoi ?
- Que votre maman désire conserver une part d’intimité, que je n'ai pas connue, que je ne connais toujours pas. Il y a ce qu’on peut avouer, notre amour fou, par exemple... le beau côté de l'image ! Le people, on dirait aujourd'hui. Et il y a l'autre face, ce que l’on garde pour soi : le même amour fou, mais cette fois en symétrique. L'image du miroir. Qui ronge et tue, celle qu'on tait ! Elle ne se partage pas, elle ne se partagera jamais. Ce qui ne se partage pas, ce sont les tripes nouées. Le soi, le vécu si vous préférez. Les tempes qui cognent, le ventre serré, les poings fermés, la gorge sèche, les genoux incontrôlés parce qu'incontrôlables. Mais aussi et quelquefois la merde dans le froc, parce qu’on monte au créneau et qu'on a la trouille ou la haine de sa vie. Des décisions qui vous crucifient, des annonces qui anéantissent plus que leur destinataire. Bref, le vécu. Qui creuse à vif les cicatrices : parce qu’il a fait mal, qu’il fait toujours mal, bien au-delà des années, des saisons, et les aléas de la vie. Qui mouille les yeux rien qu’y penser, car vous savez que rien ni personne ne pourra jamais l'effacer. Mais fout la rage devant cette évidence : pourquoi ? L’injustice, lorsqu'elle s'allie à la connerie, çà engendre forcément des révolutionnaires ! Pire : des bourreaux. Inutile de chercher d’autres raisons. L'exemple est là, chez vous, devant vous !
- Redoutables, vos analyses, René ! Vous voyez véritablement le monde avec un autre regard. Je pensais que c’était de la galéjade, cette légende du jeune rebelle qu’on aimait parce que son cas était attristant, donc forcément romantique. Mais je me trompais. Vous êtes véritablement tel qu’annoncé. Cela fait peur, vous savez ? Et il ne me surprend plus si maman est toujours éprise de vous. Il suffit de la regarder. Elle n’a jamais cessé de l’être, cela crève les yeux. L'évidence ! N’est-ce pas Bertrand ? Vous êtes unique, René ! Remarquez : c’est sans doute mieux pour tout le monde !
- Désolé, Nadine, si je vous ai choqué ou blessé.
- Mais vous ne m’avez ni blessée, ni choquée, René. Je suis sidérée, le mot est faible, de voir que vous êtes réellement tel qu’on le dit. Franc, sec, brutal parfois, assassin sans doute, mais tellement ouvert. Avec une justesse d’analyse et de concision tenant de la magie. Je comprends le pourquoi de votre popularité chez les jeunes filles, à l’époque. Elles l’avaient repéré, l’oiseau rare.
- Beaucoup d’appelées, peu d’élues, commenta Anick.
- Tu étais dans le très petit lot des élues, Anick. Elles n'étaient pas si nombreuses ; une main suffit amplement pour les compter. Trois, pas une de plus. Très loin donc de ce qui me serait attribué dans les sondages ou les bandes dessinées.
- Oui, mais pas ce que j’aurais pu espérer. Je voulais être l’unique, la seule. Je l’ai été, c'est vrai... pas très longtemps, pas assez longtemps. Hélas !
- Bien ! Mesdames, René, on le boit quand, ce verre ? demanda Bertrand
- Dès que vous l’aurez rempli, Bertrand.
- Mais je n’attends que vos ordres, Monseigneur !
- Pardon ?
- Je plaisantais, René, rassurez-vous. Reste que je suis ravi de vous avoir proposé ce déjeuner. Impromptu, non académique, et surtout pas coincé. Mais là, je m'en doutais un peu. J’en ai appris plus en vous écoutant ces quelques minutes qu’en une vie de on-dit ou j’me-souviens qu’on-disait que… Je savais que vous étiez un personnage reconnu, parce que vous écrivez bien. Meurtrier, à l’occasion ! Qui ne connaît çà ? Et là, on ne parle plus légende, mais de faits. Il suffit de lire vos dossiers. Éloquent ! Mais je pensais, comme Nadine, que vos escapades en ville faisaient partie du folklore local, au même titre que le loup-garou ou le passe-muraille. Mais non, le personnage est vraiment celui annoncé : un condensé de tout çà. Et il n’a jamais varié dans sa façon de voir, de dire ou de dénoncer. Droit dans la cible. Marbot, l'armée, çà c'était le conventionnel. Le passage obligé, compte tenu de vos origines modestes. Le paravent, quoi ! Mais vous étiez déjà un franc-tireur. Si çà remue tant en ville, ce n’est certainement pas pour rien. Le sans-culotte fait peur ! Alors, on attend, tout le monde attend. Quoi ? Pas de réponse ! Mais tout le monde pense, tout le monde sait qu’il va se passer quelque chose. Les pendules doivent être remises à l’heure. Et on sait l’affaire déjà engagée, avec le cas Grafeille. Côté cœur, c’est en bonne phase, grâce à cette rencontre avec Anick. Qui, inévitablement, aurait eu lieu. Belle-maman l'a confirmé : elle attendait son heure. Et à ce que j’ai compris ce matin lorsque je vous ai appris qu’Anick était libre, vous étiez dans le même cas, et seriez parti à sa recherche ( devant cette annonce, Anick m'embrasse dans le cou). Mais il y a tout le reste, celui dont vous ne parlez pas. Le côté tombe, souterrain, qui fait trembler les puissants, et les fondations de Marbot. Impossible que le révolté d’alors, devenu cette plume assassine qu’on évite comme la peste, soit revenu en touriste. Cela n’aurait aucun sens. Il se murmure donc en ville que ce retour aux sources, puisque tout est parti d’ici, sera votre ultime tour de piste. Histoire de boucler enfin la boucle. Alors, on avance certains faits. Il se dit que vous avez eu un entretien musclé avec JC Chauvignat, il n’y a pas très longtemps. Qu’il est redescendu à Marbot oreilles basses et la queue entre les jambes…Or, Chauvignat est tout ce qu’il y a de plus modéré, l’élu local tel qu’on le conçoit : au service des siens, sans ambition politique. S’il est réellement reparti tel qu’on le dit, c’est que vous avez du le secouer, et pas qu’un peu. Pourtant, lui, il vous connaît plus que bien. Vous avez usé les mêmes bancs d’école, non ?
- Pendant de nombreuses années, c’est exact. Mais on dit beaucoup de choses, Bertrand !
- Certes ! Mais tout n’est pas faux ! Il n’y a jamais de fumée sans feu. Bon, cette fois, on arrête, et on trinque. On reprendra cette conversation plus tard. Après les soupirs de belle-maman, on s’occupe des corps. Et là, c’est le médecin qui parle. Les bonnes choses aident à voir la vie sous un jour meilleur. René, je ne peux trinquer à votre santé, à vos amours (moue d’Anick), ce serait de mauvais goût ! Alors, à votre retour. Cà, c’est du positif !
- A mon retour, donc !
- Espérons qu’il ne soit pas synonyme de carapate ! ajouta Anick d'une voix mal assurée.
- Maman, cesses de tout noircir à dessein. René est encore là, non ? Et il m’étonnerait que tu le laisses filer, vu ta proposition précédente. Dois-je te la rappeler ? Et puis, tu t’es vue ? Tu es scotchée à lui, c'en est amusant. Surprenant même que tu ne sois pas encore sur ses genoux. Ne te gênes surtout pas, tu en meurs d’envie. Si, si, ne nie pas : il n'y a qu'à te regarder. Et René l’a expressément déclaré : il ne repart ni ce soir ni cette semaine. Alors, çà te laisse un peu de temps pour le revoir. Et sans doute le supporter. A moins que ce ne soit l'inverse. Ce qui ne changera strictement rien, d’ailleurs. Bref, vous allez vous revoir. C'est inévitable, écrit. Savoir même si...
- Tu penses à quoi, ma fille ?
- Rien de très précis, maman. Mais qui a pourtant l’air de se dessiner bigrement vite.
- Puisses-tu voir juste ! »







Dernière édition par René le Mar 12 Juil 2011 - 22:42, édité 5 fois
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MessageSujet: Re: La banlève ( 2010) extrait n°1 ( complet) Anick le tsunami Jeu 20 Jan 2011 - 1:30

J'avoue avoir peine à comprendre comment cet extrait n'a été lu qu'une dizaine de fois, alors que le suivant, difficilement compréhensible si on n'a pas lu celui-ci, aurait été lu une quarantaine de fois, à en croire les chiffres. Une " sélection " que je ne m'explique pas...
Serait-il donc si ardu, cet extrait ? Mal écrit, en décalage avec "Retrouvailles"
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MessageSujet: Re: La banlève ( 2010) extrait n°1 ( complet) Anick le tsunami Jeu 28 Avr 2011 - 22:40

Un repas des plus simples. Nadine était meilleure peintre, normal pour un professeur de dessin, que cordon-bleu. Et le repas avait été commandé chez le traiteur du bas ; enfin le restaurant qui, pour arrondir quelques fins de mois, faisait également traiteur. Les vins ? D'honnête qualité, sans plus. Manque évident de connaissances chez Bertrand, sans doute.
Après le repas, expédié dans une excellente ambiance, où il fut surtout sujet de Noël, des frais exagérés, des cadeaux jamais assez top, du coût des réveillons et au final celui de la gueule de bois résultant des agapes et des découverts bancaires, nous primes le café. Serré, c’est le moins qu’on puisse dire. A la demande de Nadine si j’en désirais un second, je refusai poliment. Je l’eusse bu, je montais, depuis Louis Mie, sans échelle ni crampons, la falaise verticale supportant Marbot.
Je me levai pour prendre congé de mes hôtes, les remerciant de leur accueil si sympathique. Anick, il va sans dire, ne l’entendait pas de cette oreille. Sa main broyant la mienne, elle demanda une nouvelle fois à Bertrand s’il tenait tant à tailler ses rosiers, et mettre de l’ordre dans son cabanon. Devant sa réponse affirmative, elle fit la moue. Cette décision, prise quelques jours auparavant, bouleversait ses projets. Ses nouveaux projets, devrais-je dire : ce qui était prévu au saut du lit ce matin s’avérait malvenu l’après-midi. Vu qu’entre-temps, elle avait reconnu ce cher vieux copain qui…
Nadine n’était pas dupe. Au cours du repas, plusieurs fois, je la surpris scrutant rapidement, quoique discrètement, sa mère rayonnante. Puis, c’était mon tour. Des regards encore plus brefs. Craignait-elle donc la puissance de ces yeux qui, aux dires des anciennes, vous autopsiaient en un éclair ? Femme avertie en valant deux, prudence et jouer rusé. Pas assez cependant pour que je ne remarque pas son manège. Habituel réflexe du pêcheur qui surveille tout à la fois sa ligne et les environs.
Aussi ne fut-elle pas trop surprise quand Anick annonçant qu’elle montait chez elle, laisserait Bertrand se débrouiller seul, des obligations nouvelles ne pouvaient désormais souffrir le moindre retard.
Personne ne fut dupe, assurément. Tant il devenait évident qu’au soir, il y aurait du nouveau. Restait à savoir lequel. Bertrand sourit, me tapa sur l’épaule en souhaitant bon après-midi. Lorsque je voulus faire la bise à Nadine pour la remercier et la quitter tout à la fois, elle avança la joue. Et négligemment, dit :
« Mais non ! A ce soir, René. Pensez tout de même à prendre votre brosse à dents et un pyjama ! Vous gagnerez du temps. »

Anick passa par toute la gamme des écarlates. Puis prit son parti : « Je suis libre, ma fille ! Et je n’ai aucun compte à rendre ! Pas plus à toi qu’au reste de la Terre. René non plus, sinon à lui-même »
Nadine, comprenant que sa répartie avait blessé sa mère, l’embrassa sur les deux joues : « Qui dit le contraire, maman ? Je trouve juste que ça va vite, un peu trop vite ! Remarques, j’aurais du m’y attendre. On m’avait averti qu’avec René, ça ne trainait jamais. Mais je suis véritablement stupéfaite. Je n’aurais osé imaginer que tu étais toujours tant éprise de ton enfant de troupe ; que tu n'avais jamais rien laissé paraître tout ce temps. J’avais bien remarqué, depuis quelques semaines, que tu étais tendue : à l'évidence, quelque chose ne tournait pas rond. Plus la peine de chercher. On sait pourquoi maintenant : les yeux de René. Mais tu auras beau dire : y’a pas que ses yeux pour vous retourner ainsi. Je ne sais même pas si ses yeux, vous les voyez comme moi je les vois. Une très jolie couleur verte cerclée de gris, c’est vrai. Et çà se remarque tout de suite chez un brun, c'est l'évidence. Mais rien d’extraordinaire, pas de quoi se tanner le croupion. Ils changent de couleur ? Pas remarqué, maman ! Et pourtant, j'ai fait l'effort. En fait, c’est ce que vous voulez voir dedans qui vous émeut si fort. Bon, c’est vrai que je n’en suis pas amoureuse. Si on me demandait avis, je dirais que c’est sa personnalité qui flashe. Là, on serait d’accord. René a vraiment quelque chose qui attire. Mais je ne le connais pas assez pour juger. Pas sûr non plus que je serais impartiale. Allez, faites vos retrouvailles, comme vous en avez tant envie, en intimité. Et on se revoit ce soir ! Oui, chez toi, maman ! J’avais deviné, figures-toi. Je m’occupe du repas. Vous, René, essayez de la ramener vivante, et entière, si ce n'est trop vous demander ! Elle peut encore servir ! Mais si, mais si, vous ne rêvez que le vérifier, l'un comme l'autre. Moi, je vais voir si je peux vous trouver un petit meublé, un deux-pièces, une baraque de cantonnier, une cabine de plage, enfin quelque chose qui donnerait un domicile différent de la Châtaigneraie. Pour sauver les apparences, au moins un certain temps. Sinon, la ville va jaser. Quoique... pourquoi se fatiguer ? Laissons courir la légende ! Et allons au plus simple, ce sera du temps gagné : vous avez un pyjama en réserve ? »


A l’évidence, Bertrand partageait l’avis de Nadine. La suite des évènements ne faisait guère de doute dans son esprit. Du moins, sur la volonté affichée de sa belle-mère. Difficile d'être plus précise : elle mourait d'envie de violer son invité. En réalité, le récupérer. D'accord, l’affaire ne datait pas de ce matin : soif de revanche contre le destin.
Sur mon cas, il n’était pas certain à 100%. Plus que probable que… Mais toujours cette possibilité non nulle que je me contente de retrouvailles, et seulement de retrouvailles.
Mais il avait vu, de ses yeux vu, ceux du scientifique, qu’en une fraction de seconde, l'espace d’un simple regard, le temps s'était brutalement inversé. Le ressort enfin détendu. Un véritable big-bang. La relativité vérifiée : le temps pouvait se remonter.
Eteint, le volcan Anick ? Nenni ! Juste assoupi. Et d’un œil seulement, le qui-vive. Anick avait été on ne peut plus claire. Elle attendait, elle l’attendait. Et c’est bien ce que lui, son gendre, avait compris au fil des années. Des allusions à peine voilées : elle, ses parents. Depuis son divorce, sa belle-mère ne vivait que dans cette attente, le retour de son amour de jeunesse. De son unique amour, pour être plus honnête. Parce qu'il reviendrait, parce qu'il devait revenir. C'était écrit, depuis leur rencontre au stade. Attente payante, du moins à cet instant.
La séniore redevenue minette. Balayé, le souvenir glacé du flirt. Quoique flirt était ici inapproprié. René l'avait franchement reconnu : cette rupture l'avait conduit aux portes de la folie. Une méga dépression. Confirmée par le professeur Manzat, et non plus le papa d'Anick. Bien autre chose donc qu'une vulgaire amourette d’ados. On en voyait toujours les traces, un demi-siècle plus tard. Et l’émotion de son invité à l'évocation de son calvaire passé n’était pas feinte. Le ton ne trompait pas, ses yeux ne mentaient pas. Une fois de plus, la légende se vérifiait : les yeux de son invité ne savaient réellement rien cacher de ses sentiments. Et beaucoup durent certainement en profiter.
Cette rupture, il l’avait véritablement payée dans sa chair. Au prix fort, avait-il souligné non sans raison. Et cette émotion inattendue, quoique prévisible, le libérait enfin du boulet trainé depuis Noèl 64. Elle soldait le compte, si elle ne l'affaçait pas.
En fait, au bout du compte, qu'en restait-il, de cette fichue légende ?

Anick avait instinctivement relancé la machine, en se jetant à son cou. C'était la seule chose à faire : répondre enfin à l’appel. L'appel au secours jadis lancé, conservé au plus profond d'elle-même : la fameuse dissertation dérobée au nez et à la barbe du papa feignant ne rien remarquer. Dont chaque mot avait depuis irrigué ses veines, avait-elle avoué. Mais elle avait cette fois réagi : étouffer le snipper pour libérer l’évadé. Lui rendre les clés d'une prison dont il eut tant de peine à s'éloigner : ses bras, et ses lèvres !
Résultats immédiats : oubliés le papa et ses remords (même si Anick n'avait pas osé l'avouer), les notes, les médisances des copains ici ou les vacheries des copines là, les rancœurs et les souvenirs acidifiés. Les années sans saveur, sans soleil ! Un simple regard, l'éclair qui rétablit le contact. Et la belle-mère s’était lancée, avec quelle fougue, dans ses bras : direction l’avenir. Il attendait, il l’attendait, il n’attendait que çà. Et il les avait donc ouverts sans l'ombre d'un soupçon d'hésitation. Ses larmes ? le soulagement. Anick était toujours à lui.
Anick retrouvait sa place, parce que René lui rendait naturellement sa place : l’unique. Les deux cœurs se retrouvaient pour battre aussitôt et à nouveau au même diapason. Ils avaient tant attendu !.
Tellement naturel et prévisible, leur baiser : rien d’autre qu’un engagement, un contrat. Impossible de se tromper : Anick réaffirmait son territoire. Et, sans le dissimuler, avouait retrouver un sens à sa vie. Celui qui aurait du être, et n’avait pu être. René une nouvelle fois dans la peine, elle ne se dérobait pas, cette fois. Avec lui, à ses côtés. Et qu'importe le motif de la peine. Elle en prenait sa part.
Les aiguilles de l’horloge, jadis figées à quelques heures d’un triste Noël, reprenaient enfin leur marche en avant. Dans le bon sens, et dans le bon rythme. Désormais, Anick serait autre. Certainement pas chiche de surprises. Une Anick inconnue allait se révéler. Inévitable !
Et ses « qu’il est con, mon dieu qu’il est con » cachaient simplement les cris d'amour « que je l’aime, mon dieu que je l’aime » si longtemps étouffés. Très longue nuit de 44 ans. Et, au terme, la fin de la traque inavouée, sans butin inventorié. Un peu comme ces pirates qui enterrent leur part de trésor, espérant vivre assez longtemps pour venir la déterrer et en profiter avant le grand saut.
C'était donc çà, le talent de son visiteur ! Remettre les choses à leur vraie place, en réglant, à sa façon, le battement du pendule. Etonnant de simplicité. Simplicité au service d'une logique implacable, l'élève égaré que recherchait tant le prof de maths. Pas ou jamais compris qu'il n'était pas dans le bon tempo, tout bêtement ! Et le papa d'Anick s'était bien gardé de le lui révéler. Malin, l'Ancien : " si tu le veux, vas donc le chercher ! "

Remise à l'heure, non sans danger. Le grand-père de Nadine l’avait senti, et sa fille assimilé : simplicité = efficacité. Tout çà, d'un mot. Peu de phrases inutiles. Anick avait raison : la simplicité, et uniquement elle. Entre ses mains, une arme impitoyable. Contre laquelle on ne peut rien, sinon compter les coups. Et les encaisser, tant mal que bien ! La froide rigueur du snipper tant redoutée : vite et fort. Anick l'avait appris, à ses dépens : un seul coup. Suffisant pour l'éteindre près d'un demi-siècle. Itou pour ses parents.
Le surprenant, c’est que le cas de sa belle-mère n’était pas unique. Personne n’ignorait que... et que... ou que... Pourquoi ? Oui, pourquoi ?
Aucune réponse. Ses yeux, somme toute communs, n’étaient à l'évidence que prétexte. Pourtant, un bref instant, il avait cru, mais avait-il seulement cru, voir les yeux de René changer de couleur, passant quasi instantanément du vert au gris, lorsqu'il avait ouvert les bras pour y recevoir Anick et l'y enfermer le temps de leur baiser. Avait-il rêvé, ou avait-il vraiment vu ? Si oui, cela expliquait sans doute l'attrait de cet homme. Et pourquoi les femmes, celles qui trouvaient le code, en tombaient aussitôt amoureuse.
Toutefois, il y avait autre chose qu’il ne pouvait encore saisir. L’intéressé non plus d’ailleurs, à l'entendre. Mais devait-on le croire ? On le devinait sans peine : derrière l'homme, il y avait, il y aurait toujours le guerrier, le militaire. Celui qu'on percevait à travers ses articles : réagir dans l'urgence, décider, commander, frapper si nécessaire. Sans état d'âme, parce qu'il le fallait, que c'était çà qu'on attendait de lui : éliminer les nuisibles. Annick l'avait dénoncé sans effet de manches : on l'avait formé pour çà. Le pur Bélier, le snipper tant redouté. L'aspect qui terrifiait le plus, parce que sans pitié, la face Robespierre.
Et puis, un autre René. Derrière le dynamiteur-guerrier, il y avait le scientifique que l'armée voulut tant garder : le René impressionniste, celui qui frappait par petites touches, sapait les fondations, et démolissait plus sûrement que le plus habile des canoniers. Parce qu'ici, tout était prévu, analysé, calculé au millimètre ou au milligramme près. La face trop méconnue de l'alchimiste. Qui prenait le temps, savait où il allait, ce qu'il cherchait : il avait tous les atouts en mains. L'homme des dossiers, le trop secret et redouté bourreau.
Quand à la dernière face, l'homme, seules 3 jeunes filles, à Tulle, avaient su la discerner. Une seule l'avait apprivoisée. Et c'est tout naturellement vers elle qu'il avait lancé son appel au secours, avant de plonger dans des enfers que Dante n'eut sans doute pas reniés. Alors, si on ajoutait quelques bribes vérifiées de la légende...
Derrière l'enfant de troupe, il y aurait toujours ce gosse qui n'avait pas eu de chance. Et qui réclamait son dû : un peu de tendresse que l'armée fut bien entendu incapable de lui apporter. Et qu'il allait tout naturellement chercher auprès des jeunes filles, en faisant le mur. Le con, avait-il dit. Indispensable néanmoins : sa soupape de sécurité. Sa dépression après la rupture l'avait prouvé mieux que mille discours.
Tout aussi naturellement, il avait alors réussi à concilier les deux : foudre et miel. Autre chose que cette légende refusée véritablement, et non par coquetterie. Nadine l’avait pressenti, sans pouvoir le décrire.
Il se rassura. Ce soir, il aurait la réponse : Anick l’apporterait. Mais aussi compris que pour sa belle-mère, c’était quitte ou double. Elle avait perdu, sans le mériter, la première manche. René l'avait reconnu, sans faux-fuyants. Celle qui se jouerait cet après-midi serait décisive. Il n’y aurait pas de belle. Aucun appel possible. Ou le lit, ou la guillotine. Simple, l’alternative !
Tellement simple, encore une fois...




Fin du voyage et annonce petite semaine.
En remontant les rues de la vieille ville, je fus tenté de lui prendre la taille. Je me ravisai : inutile d'aller trop vite, et donc je lui pris la main. Elle s'arrêta, surprise. Hésita en me regardant droit dans les yeux. Mais, inexplicablement, baissa les siens avant de me tendre enfin la main convoitée. Je sentis qu'elle ne savait quelle attitude adopter, comment engager la conversation. Les précédentes retrouvailles m'ayant refroidi, je laissai venir. Pas très courageux, mais prudent. Ne voulant en rien la brusquer, la heurter, et peut-être la perdre à jamais par une possible maladresse, je la laissai dans ses méditations. Nous marchâmes ainsi quelques minutes : lentement, très lentement. Quelques arrêts, des regards droit dans les yeux, et attendre que l'autre... Quand soudain :
« René, on se connaît…
- Depuis tellement longtemps, n’est-ce pas ?
- Pour moi, trop longtemps, et…
- Et ?
- Il faut te décider.
- C’est fait !
- Ta réponse ?
- Non !
- Je m'en doutais. Ne me demandes pas pourquoi : je le pressentais. Ce que je voudrais juste savoir, c’est pourquoi.
- Pourquoi quoi ?
- Pourquoi tu n’as jamais voulu de moi. Qu’est-ce que j’ai pour qu’à chaque fois qu’on se trouve ou qu’on se retrouve, tu me laisses sur le carreau ? Pourtant, je l’ai senti, comme une femme sait le sentir : tu as faim de moi. Alors, qu’est-ce que j’ai, ou que je n’ai pas, pour que ce soit toujours pareil ? Les autres, oui. Moi, jamais !
- Tu es différente !
- Oui, bien sûr ! Mais c’est quoi cette différence qui me fait rejeter comme une vieille chaussette ? Pourquoi la Grafeille ? Et pas moi, qui t’aime clairement plus qu’elle ne t’a jamais aimé.
- Qu’en sais-tu, Anick ?
- Au lycée, on la voyait faire ! Pendant que tu étais en cours, elle se laissait butiner par tout ce qui portait un pantalon.
- Je sais !
- Tu savais ? Et tu n’as rien fait, rien dit ? Tu les aimes donc tant que çà, les putains ?
- Non !
- Et alors ? Je ne comprends pas !
- Rien à comprendre, Anick. Il y a seulement 8 semaines que j’ai appris qu’elle faisait la pute, Marguerite. Depuis que je suis revenu ici : le premier jour. Avant, je ne savais pas, même si parfois je soupçonnais que... Laisse-moi le bénéfice de l'ignorance.
- Mais alors, pourquoi revenir, si ce n’est pas pour elle ? Et je sais, depuis ton retour, que ce n'était pas pour elle. Ni Mentalo qui n'habite plus ici. Pas la petite veuve non plus !
- Revoir ce foutu tas de cailloux qui me faisait transpirer, lorsque je m’entrainais pour oublier que les autres étaient en vacances, heureux ; moi, seul dans la caserne déserte. Que...
- Non, René, jamais tu ne me feras croire çà. Je ne crois pas une seule seconde à la nostalgie du tas de cailloux.
- Décidément !
- Décidément quoi ?
- Marguerite m'a dit exactement la même chose, Sylvaine aussi.
- Faut croire qu'on te connaissait quand même un peu. Moi, çà, jamais tu ne me le feras croire... Non ! Pas à moi ! Marbot a muté, Lovy n’existe plus, la Bachellerie et sa fameuse piste ont disparu, le Champ de Mars a été démoli. Il ne reste rien de l'EMPT. Rien ! Alors, ta nostalgie vieilles pierres militaires, à d’autres ! Je n'y ai jamais cru. Pas plus que je n'ose imaginer un éventuel coup d’état dans le landernau corrézien. Quoique.. C'est vrai qu'avec toi, on peut s'attendre à tout : l'occasion fait le larron, et l'impossible ne t'a jamais vraiment effrayé. Pourtant, je sens que tu es revenu parce que tu cherches autre chose. Quelque chose, ou plus encore quelqu’un. Quelqu’un qui t’avait oublié, qui t’aurait oublié. Ou que toi tu pensais avoir oublié. Mais que tu n'as jamais pu oublier.
- Beaucoup de vrai, Anick !
- Alors, qui ? Et pourquoi ?
- Pourquoi ? Parce que je recherche ce que j’ai perdu, en fait jamais touché. Parce que je ne veux pas partir sans avoir revu ou retrouvé ce, ou ceux, que je suis venu reconnaître. C’est simple.
- Autrement dit, ton passé.
- Une jeunesse volée…
- Des fantômes !
- Non, pas de fantômes. Du moins, pas ceux auxquels tu penses. Ou alors, appelle-les déception, regrets, nostalgie selon l’angle sous lequel tu regardes en arrière.
- Que d’amertume dans ta voix, René. Quelle désespérance si pour toi l’avenir se limite à cet inutile regard sur hier.
- Pas très encourageant, en effet, Anick. Mais c'est tout ce que je peux me payer ! Et il faut bien que je m'appuie sur quelque chose pour repartir sur mes deux pieds.
- Et moi qui espérais tant de nos retrouvailles.
- Tu les imaginais comment ?
- Plus chaleureuses, plus ardentes, plus tendres, plus folles aussi ! Comme quoi, on peut se planter méchant. Depuis qu’on s’est retrouvé, rien ! Pas même un petit bisou pour dire : tu te souviens comme c'était si bon d'être ensemble, comme on s'aimait ? Parce qu'on s'aimait, ne le nies pas ! Bon, je ne vais pas pleurer, même si j’en ai très envie. Je ne pense pas que cela te ferait plaisir.
- Tu as raison, Anick. Une femme ne devrait jamais pleurer. Ce n’est pas moral, ce n’est pas normal. Et si je t'ai fait pleurer jadis, çà ne m'a jamais quitté. Et çà fait toujours aussi mal.
- Toujours ce cœur empli de miséricorde. Mais qui ne profite jamais à celle qui en a pourtant le plus besoin, et l’aurait tant mérité.
- Là, tu exagères ! Comment oses-tu dire çà, toi qui te vante de savoir lire dans mes yeux ? Et feuilleter mon cœur comme tu le ferais d'un recueil de Villon.
- Villon ?
- Tu ne connais pas ?
"Hé dieu, si j’eusse estudié
aux temps de ma jeunesse folle,
et à bonnes moeurs dédié,
j’eus aujourd’hui maison et couche molle. "
Ne me dis surtout pas que papa Manzat ne t’a pas appris ces vers, je ne le croirais pas.
- Je les ai déjà entendus, et même enseignés, bien sûr !. Mais c’est la première fois que je les entends déclamer ainsi. Et qu’ils font si mal !
- Une balade pour pendus, c’est loin d’être agréable !
- Alors, pourquoi les citer ?
- Va savoir !
- Dis-moi, René. Tu es certain d’être net ? Parce que par moments, j’ai le sentiment qu’il te manque vraiment quelque chose
- Ouf ! Tu auras mis le temps pour le dire, Anick ! Remarques, il n’est jamais trop tard pour réparer ses erreurs.
- Et quelles erreurs aurais-je commises, selon toi ?
- Devine !
- Non, je n’ai plus le cœur à çà. Il y a quelques heures, je ne tenais plus en place quand mon gendre m’a annoncé que tu déjeunerais chez lui, et que j’étais invitée, moi aussi. Je me sentais plus fébrile qu’une pucelle qui sait échanger son premier baiser. Comme après notre rencontre à La Bachellerie, tu te souviens ? Mais j’étais folle de penser que je pourrais encore émouvoir tes yeux ou attendrir ton cœur. Hélas ! Tu en as tellement vu que tu n’as plus de cœur, et que tes yeux se sont asséchés.
- Première nouvelle ! Anick, tu es certaine de m'avoir bien regardé, chez Bertrand ?
- Oui ! J'ai vu tes yeux mouiller, et changer de couleur. Comme autrefois ! Mais les yeux, ce n’est pas l'esprit, si c'est souvent le cœur. Et jusqu'à présent, c'est le mathématicien qui parle : la logique, les conditions du problème, l'introduction des paramètres, la mise en équation. Le scientifique, le technicien, celui que recherchait tant le prof de maths et qu'il n'a jamais su trouver. La logique froide, sans pitié. Le snipper qui attend sa proie. Rien de très humain. Tu as oublié que la vie, c’est aussi autre chose que des règlements de compte, fussent-ils justifiés. A ce niveau, l’armée n’a pas failli à sa mission : elle voulait un combattant, elle l’a eu. Certes sans uniforme. Mais en plus redoutable : invisible, inconnu, frappant de nulle part. L'école militaire, même si tu t'en défends, elle t'a marqué à vie. Cela, je le savais depuis que nos regards s'étaient croisés à la Bachellerie : l'amour, mais aussi la volonté et la haine. Et aussi qu'un jour, inévitablement, tu demanderais des comptes. Toi, tu en avais le droit et même le devoir. Mais je pensais qu'avec le temps, peut-être avec moi, tu parviendrais à oublier la guerre, et tes guerres. Alors, écoutes-moi René : à ce jeu la, tu ne seras pas gagnant. La vie aura raison de toi, comme elle a eu raison des plus coriaces. Rappelles-toi le : tu as perdu ton âme. Et ça me fait plus mal que ton dédain, tes réparties si courtes, si froides et assassines quand tu as décidé d’exécuter. Si mathématiques en définitive ! Mais qui ne répondent pas à ma question ! Qu’ais-je donc fait, ou pas fait, pour mériter ce mépris, moi qui t’aime tant ? Et ne demande qu’à le prouver.
- Qui t’en empêche ?
- Toi !
- T’ais-je repoussé ?
- Non, mais…
- Une seule seconde, me suis-je moqué de toi ?
- Non ! Mais…
- Mais quoi ? Tu disais m’aimer, il y a quelques secondes à peine.
- Oui, je le dis : je t’aimais. Et pire, je t’aime toujours, après toutes ces années.
- 44 ans, çà fait un sacré bail. Tu as pris le temps de la réflexion !
- Ne te moque pas de moi, stp. Je n’ai pas le cœur à supporter ton vitriol. Je ne suis pas Grafeille, moi.
- Anick ?
- Oui ?
- Regarde-moi dans les yeux ! Si, si, regarde bien ! Toi qui a toujours su mieux que personne lire dedans, que lis-tu, en ce moment ?
- Je… oh le con, oh le con ! Regarde ! C’est ça que tu voulais ? Me voir pleurer une fois de plus ? Toi, je te hais, je te maudis, je… je t’aime ! Voilà, c’est dit. Je t’aime ! Je t’aime depuis toujours, et tu le sais au plus profond de tes tripes ! Depuis toujours, depuis que nos regards se sont croisés ! Et autant que tu le saches, je te veux à moi. Rien qu'à moi, cette fois. Et s'il faut me battre, je me battrai. Je t’ai mérité. Plus que toutes les autres, parce que moi, je n’avais rien fait pour être rejetée. Et je t'ai attendu. Mon seul crime, c’était d’être la fille de ton prof. Tu sais, si j’avais pu, je me serais bien passée d’être la fille Manzat. Non pas que je renie mon père, mais ce nom m’a coûté 44 ans de bonheur.
- On ne sait pas, Anick, et on ne saura jamais. Ni toi, ni moi. Ce qu’on sait, par contre, c’est que le temps est mesuré. Qu’il file, bien trop vite. Chaque seconde perdue ne sera jamais rendue. Alors, il faut se décider. Pour moi, comme je l’ai dit en débutant cette promenade, le choix est fait.
- Tu vas partir, n’est-ce pas ?
- Oui !
- Quand ?
- Ce soir !
- Où ?
- Dans ton lit !
- Dans mon lit ?
- Oui, c’est bien ce que tu veux, non ?
- Oui, mais…
- Mais quoi ? Tu as déclaré ce matin que tu mourais d'envie de me violer. Et, il n’y a pas deux minutes, que tu m’aimais.
- C’est vrai !
- Et que tu ne demandais qu’à le prouver !
- Vrai aussi !
- Alors, arrête tes discours ! Et passe à l’acte ! »

Un bref instant, elle me regarda, incrédule. Se demandant si une fois de plus je ne la chambrais pas, si je ne lui laissais pas tout le boulot : c’est elle qui s’était dévoilée, mise à nu selon l’image consacrée. Moi, je n’avais fait que faciliter les mots, le transit des rancœurs accumulées. Comme avec Tine, quelques semaines plus tôt. Les larmes qui lavent. Et la méthode avait prouvé son efficacité : le passé s'effaçait irrémédiablement et instantanément. J'avais moi-même vérifié la méthode, deux heures plus tôt.
Mon visage était grave, et la rassura :
« Si vite ?
- Oui, je viens de dire que le temps est compté.
- Et que vont dire… Oh, et puis merde ! J’ai trop attendu. Ce soir, nous coucherons ensemble.
- Pas obligé, Anick : mais je dormirai chez toi… enfin, si tu m’y invites. Et pour le reste, il faudra réapprendre à se découvrir. Parce que, jadis, on n’a pas eu trop le temps, même si on en avait furieusement envie. Terminer enfin ce qu'on avait pourtant si bien commencé !
- Toi, je ne sais pas ! Enfin si, quand même. Moi, je ne voulais que çà : que tu me bouscules, que tu jettes ma culotte aux orties. Tu sais, je ne l’aurais pas pleurée, ma vertu. La culotte, je ne serais pas allée la rechercher non plus. Y’avait juste à demander pour que la porte s'ouvre. Et tu ne l’as pas fait !
- Non, c’est vrai ! Mais je ne pouvais pas faire autrement. Te faire l'amour me condamnait à mort..
- Pourquoi ? C’est ça que je voudrais savoir, et que je n'ai jamais compris : pourquoi ?
- Je peux l’avouer maintenant, Anick ! Je pensais le faire plus tard. Mais qu’importe : maintenant, ce soir ou demain, cela ne changera rien à ce qui s’est passé. Lorsque je t’ai rencontré, je…
- C’était à la Bachellerie ! Je venais faire du hand, je m’en souviens très bien.
- lorsque je t’ai rencontré, je venais de faire une croix sur mon flirt précédent.
- La Charbonnier ? Enfin l’ancienne !
- A l’époque, elle ne s’appelait pas Charbonnier.
- Oui, je sais ! Mais pas pourquoi tu l’as quittée, Mentalo...
- Parce qu’on n’a jamais pu se rencontrer, alors qu’on était parfois à quelques pas l’un de l’autre. J'ai compris bien trop tard qu'elle ne m'aimait pas. Elle s'aimait d'abord, alors le partage... Comme Grafeille, seule l'intéressait l'image : celle de l'élève solitaire. Rien d'autre : son ego, son nombril. Elle en a sans doute eu marre de devoir toujours inventer pour se défiler. Moi, d’attendre. Un matin, on s'aperçoit qu'on n'a rien en commun. Pire, rien de commun. Dans ces cas là, ça casse sans qu’on s’en rende compte. Pas de haine, pas de cris, rien d’autre que le regret de ce qui n’a jamais été.
- Comme moi, alors !
- Pas tout à fait ! Toi, tu m'apportais tout. Et tu le sais ! Mais tout, pour moi qui n'avais rien, c'était trop. Alors, hélas, sans le vouloir bien entendu, que des emmerdes.
- Des emmerdes ? Alors que je ne voulais qu’une chose, que tu ne cesses de m’embrasser, de me câliner comme tu savais si bien le faire. Que tu te dépêches de me faire femme.
- Oui, que des emmerdes. Parce que tu étais la fille du prof François Manzat, et qu’à l’école militaire, je dis bien à l’école militaire, ça le mettait dans une situation en porte-à-faux pas possible, ton père. Lui, et moi par ricochets. J’aurais continué à te fréquenter, tu aurais été mienne pendant ces vacances de Noel. C'était inévitable, quasi programmé : on en crevait trop d'envie. L'un comme l'autre.
Mais cela se serait su aussitôt, côté civil comme armée. On était tellement surveillés, tous les deux ! Alors, pendant les vacances, j'avais pensé, et surtout espéré que ton père m'inviterait ne serait-ce qu'à boire un café, discuter sport. Histoire de dire : oui, mon élève fréquente ma fille. Je le sais, et je suis d'accord ! Preuve, je le reçois chez moi. Est-ce que çà vous regarde ? Non ? Alors mêlez-vous de vos affaires. Je me suis dit : dès que les autres seront partis, soit il va me rencontrer en ville avec toi, soit il te fera porter le message. Mais non, rien ! J'ai alors compris qu'il était coincé, comme moi. Et donc qu'il valait mieux arrêter tout de suite. Dans le mouvement, comme on dit en rugby. Ce jour là, quand je suis descendu en ville, j'étais en tenue, tu te souviens ? Pour bien faire voir que ce que j'allais faire, c'était officiel. Alors, je t'ai annoncé que je ne voulais plus te revoir. Et non pas que je ne voulais plus de toi, ou que je ne t'aimais plus. Ce qui aurait été plus que faux. Mes yeux t'auraient tout de suite affirmé le contraire ! Je ne sais pas comment je suis rentré à la caserne, cet après-midi là. Mais je me souviens avoir pleuré, vomi, pas mangé pendant deux jours. Et comme je continuais à m'entrainer, j'ai fini par tomber malade. Et c'est là que tout a dérapé... Au motif de soigner une bronchite, ils m'ont intoxiqué à base de tranquillisants et d'autres saloperies. Le cobaye idéal !
Anick; si notre liaison avait perduré, ton père, il n’aurait plus eu aucune autorité sur ses élèves, au prétexte que sa fille couchait avec le plus bordélique élève de l’EMPT. L’exemple à ne pas suivre ! Et non seulement les élèves, mais aussi ses collègues… Eux par jalousie, car certains aussi avaient des filles. J'aurais été nul en french, cela n'aurait pas posé de problèmes. Malheureusement, ce n'était pas le cas. Impossible alors pour ton père de défendre un gars devant les militaires si celui-ci est de notoriété publique l’amant de sa fille. Oui, je sais, aujourd’hui on dirait copain. Mais nous, c’était il y a 50 ans. En plus, les autres n’arrêtaient pas de me charrier, et certains même de me balancer dès que je me faisais la malle. L'enfer... Intenable ! Uniquement par jalousie. Pourquoi moi, qui étais le plus fauché, le plus miséreux, le plus clodot en résumé, mais aussi le plus bordélique et forcément le moins fréquentable, avait droit aux attentions des filles ? Une véritable injustice ! Il y avait quelque chose qui leur a toujours échappé. Ils n’avaient pas compris qu’ils étaient tant prisonniers du système qu’ils ne pouvaient s’en défaire. Alors que moi, je pouvais si bien m’en échapper que je n'en faisais quasiment plus partie. Sauf quand çà m'arrangeait : les études, par exemple. Et ça, toi et tes copines, vous l'aviez senti. Je voulais gommer mon enfance, pas toujours très heureuse. Ton père a du en parler. Et surtout, vivre ce qui me manquait le plus : ma jeunesse. Ce que je disais tout à l'heure. Ma jeunesse volée. Pas celle des yé-yés, cons comme des balais, qui ne savait pas ce qu'elle voulait. Mais la mienne ! Une jeunesse normale, une jeunesse de jeune, sans fusil, sans garde à vous, sans défilé, sans uniforme. Une vraie, toute de libertés, de conneries, d'envies, de déception, de coups de cœur ou de colère. Bref être moi, rien d'autre que moi, et vivre selon mes règles à moi. Et pas ce copier-coller de vie adulte, planifiée, robotisée, déshumanisée. Les fameux emplois du temps militaires, au clairon, où tout est programmé à la minute près. D’ailleurs, l’armée ne l’a jamais caché : elle formait un moule. Cependant pas assez étanche pour retenir une anguille comme moi. Même si elle m'a marqué à vie, je n'ai aucune honte à le reconnaître. Et comme tu l'as justement dénoncé.
- C’est vrai ! Mais ça n’explique pourquoi tu m’as laissée, sans autres explications ! Tu aurais pu au moins me dire : je ne peux pas, et non pas ce je ne veux pas. Tu voulais, je le sentais.
- Oh que oui !
- Je m'en doute ! Une fille amoureuse qui se sent aimée en retour perçoit très vite ces choses là. Même la plus gourde ! Pas besoin de mode d’emploi en 27 langues. Y'a qu'à loucher et toucher pour savoir immédiatement. Je le sais : tu crevais d’envie de me faire voir la feuille à l’envers. Et moi de la voir enfin !
- Je ne l’ai pas fait, par respect pour toi, et ton père. J’avais déjà du mal à être le chouchou, comme ils disaient. Ce qui était faux : le père Manzat ne me faisait pas de cadeaux. Je ne dirai pas qu'il me sacquait, mais pas de cadeaux. Alors, je ne voulais pas en plus être le voleur. Ou le violeur, vu qu’à l’époque...
- Pourtant, la Grafeille, ça ne t’a pas empêché de la culbuter. Elle en était si fière qu’elle s’en vantait partout. Remarque, elle n’a jamais dit que tu la violais. Faut lui rendre cette justice : tu la culbutais, elle était trop heureuse de se laisser faire par celui qui excitait tant les filles dans la cour de récré, quand elles te voyaient passer si relax. Comme si le monde t’appartenait, qu'aujourd'hui suffisait à ton bonheur. Tranquille, sûr de toi. Emmerdant les cons, les faux-cul et les poireaux. Beaucoup, trop, m’ont demandé pourquoi toi et moi…L’horreur ! Le curoir dans la plaie, qui fouille et refouille jusqu’à l’os, qui fait si mal que tu as envie de hurler et de mourir. Et puisque tu avais trouvé ailleurs, j’étais devenue la godiche, la banlève, qui n’avait pas su garder celui qui les faisait saliver. Et je peux jurer que saliver est inapproprié. Y’en a une un jour qui a osé l’avouer : « Le salaud ! J’ai la culotte collée tellement elle est trempée. Si je pouvais la lui lancer... Il verrait que çà veut le mâle ». C’est ce jour là qu’est née ta réputation de mouille-culotte. Pour avoir été du lot, je suis à même de confirmer que ce n’était pas une légende, quoique tu penses ou dises. J’en souris aujourd’hui. Mais à l’époque, d’être obligée de faire comme les autres, serrer les jambes, alors que moi j’avais eu le paradis dans la main, çà me rendait folle. Et l’autre ne perdait pas une occasion de me ridiculiser. J’en devenais cinglée, j'aurais pu la tuer, je l'aurais fait. Mais je ne pouvais pas. Alors, j’ai pensé à me foutre en l’air, avec des cachets. Et pourtant, je savais au fond de moi que tu ne l'as pas aimé comme moi tu m'aimais. Tu n'étais pas pour elle !
- Anick, je t'ai appelé au secours : la fameuse disserte volée. Tu n'as pas répondu. Si tu avais osé, il n'y aurait jamais eu de cas Grafeille. Tu aurais pu glisser un mot dans les copies que ton père rendait. Pas difficile, puisque tu as dit qu'il laissait les miennes en évidence. Tu ne t'es jamais demandée pourquoi ? Même s’il avait vu, il l’aurait laissé, tu le sais très bien. A défaut, tu aurais aussi pu m'écrire, à la caserne : le courrier arrivait. Tu connaissais mes parcours d'entrainement, non ? Qui t'empêchait de les barrer ? Je n'aurais jamais fait demi-tour, je me serais jeté dans tes bras. Tu le sais très bien là encore. Oui, bien sûr, tu n'as pas osé, tu avais peur. Peur de moi ? Non ! Peur de toi, tout simplement. C'est vrai, je t'ai fait pleurer, le jour de ma décision. Mais ne dis surtout pas que tu ne m'as pas vu pleurer, moi aussi. Le soleil dans mes yeux, il venait de se noyer... Et quand bien même tu ne l'aurais pas vu, tu ne l'as pas deviné ? Aujourd'hui tu le sais, mais à l'époque ? Non ? Je ne te croirais pas. Pourquoi penses-tu que j'avais décidé de me laisser mourir ? Alors, l'armée en a profité, tu penses bien. Des cachets pour calmer mon nervosité, d'autres pour ne pas penser, d'autres pour oublier, d'autres pour dormir, d'autres pour.... J'étais devenu une véritable usine chimique. Et ils ont tellement " pensé bien faire", qu'en fait, ils me tuaient. Alors, oui, c'est vrai que mes copains sont intervenus, oui c'est vrai que les profs eux-mêmes se sont réveillés (la preuve, ton père refusant de dîner le soir de la révolte), que les sous-offs eux-mêmes ont gueulé pour que çà s'arrête. Vu qu'à l'évidence, je n'en avais plus pour longtemps. Je ne me battais plus, je ne mangeais plus, je pleurais et vomissais. Nourri sous perfusions, à ce qui m'a été rapporté. Mais çà, je ne m'en rappelle plus, évidemment. Ce sont les autres qui me l'ont dit. Ils avaient tellement peur qu'ils avaient placé un observateur à l'infirmerie, vu que l'armée craignait la réaction des médecins si on m'avait transféré à l'hôpitaL... Imagine le scandale, surtout à Tulle ! Parce que c'était quand même leur faute si j'en étais là. Jamais ils n'avaient pensé que toi et moi, c'était plus que çà.
La Grafeille ? Comment crois-tu qu'elle m'a attrapé ? Elle savait qu'ils m'avaient enfermé et drogué pour ne pas que je fasse la dernière connerie. Et elle a demandé pourquoi. Elle m'avait vu pleurer, même si je courrais, tout de suite après notre rupture. Elle a tout de suite compris que ce n'était pas l'effort qui me mouillait les yeux.
Quand je suis parti à Aix-en-Provence, ne me dis pas que tu l’ignorais. Tout Tulle savait que j'étais le premier muté. Comme par hasard ! Ton père a tout fait pour que je parte là-bas, vers d’autres études, et surtout dans un autre cadre : d'autres copains, d'autres cieux, loin des rues de Tulle et de ses collines. Ne me dis pas qu’il n’en a jamais parlé. Il nous sauvait, en fait. Et si on en parle, là, en cet instant, c’est parce qu’il a fait ce choix, et imposé aux autres.
- Non, il ne l’a jamais dit. Et tu prétends qu’il savait ?
- Bien évidemment ! Il ne te l'a sans doute jamais dit. Mais ta maman devait savoir, elle. Il serait très surprenant que le François ne lui en ait jamais parlé. Il a tout fait pour que je trouve un bahut général, pour que je puisse être moi, m'éclater dans les lettres. Il avait parfaitement compris, lui, que je serais mille fois plus utile avec une plume en mains qu’avec un fusil dont je n’avais qu’envie de me débarrasser. Le marrant, l'étonnant même, c'est qu'il s'est royalement planté. Enfin, façon de parler ! Autant j'excellais en lettres à Tulle, autant à Aix ce fut moyen : je ne m'entendais pas du tout avec le prof. Qui estimait mon style décalé : trop direct, ou pas assez direct. Par contre, j'étais enfin devenu redoutable en maths. Ce qui fait que j'ai pu tenter le bac combiné. Avec des notes en lettres qui ont sidéré mes profs. Faut croire que les profs civils étaient moins bornés que les militaires, à Aix. Tu sais, à l'époque, l'armée version Tulle, si elle avait pu m'expédier en Guyane, elle ne s'en serait pas privée, tu penses bien. Mais il y avait les profs, et ton père. Le plus surprenant, c'est que l'armée a suivi son avis. Alors, à Aix, ils m'ont foutu une paix royale, je dois le reconnaître. A la seule condition que je réussisse mes études et que je défende les couleurs de l'école en sport. Tout çà, c'était du Manzat craché : un esprit sain dans un corps sain. Ton père, il a du être déchiré quand notre rupture a été consommée. Il le savait, il te sacrifiait, espérant sans doute que je saurais renvoyer l'ascenseur. Et si je n'ai pas été invité au pot d'adieu profs-élèves, en juillet 66, ce n'était pas sans raison. Tout le monde craignait que j'en balance un max auquel ils n'auraient jamais osé ou su répondre. Ca encore, c'était signé ! Ton père, il a évité le scandale, et préféré que je quitte Tulle sans faire le ménage, le dynamitage quasi assuré comme il devait s'y attendre. Il se serait fatalement senti obligé de me soutenir. Inutile de préciser qu’à Aix, ils m'auraient attendu au virage. Cela ne serait jamais passé : peloton d'exécution d’office. Je l'ai compris trop tard. Bien trop tard. La pente à remonter était beaucoup plus raide que je ne l'avais imaginé. Et pourtant, là encore, je peux le jurer, ça s'est joué à un poil de rien. Vraiment !
- René, tu veux donc dire que…
- Que si tu m’avais écrit à Tulle, juste un mot, un seul petit mot avec "René, je t'attends! " jamais il n’y aurait eu l’épisode Grafeille. Jamais, tu m’entends ! Car dès mon arrivée à Aix, je reprenais contact avec toi, je me serais débrouillé pour venir ici en vacances. Et sitôt mes bacs en poche, direction Tulle, et non Dijon. Elle, la Grafeille, a su profiter de l’occasion. Je passais tous les jours devant chez elle, elle savait que je ne te voyais plus. Puisque je m’acharnais à courir tant et plus pour ne pas descendre en ville, et éviter la rencontre qui ne pouvait que nous faire plus de mal. Parce que si je t'avais rencontré, je te bloquais dans mes bras. Et le premier qui aurait essayé de nous séparer, je le massacrais. Tu sais que j'en étais capable, je n’avais plus rien à perdre. Là, crois-moi, la Grafeille, elle a su manœuvrer. Le destin : c'était écrit ! Je me suis laissé prendre comme un con. Même si cela ne s'est pas fait comme elle l'avait l'espéré. Elle a du attendre. Mais elle a su. Elle avait compris, fragile comme j'étais alors, que je frisais l'implosion. Et qu’en ouvrant d’abord les lèvres, son corsage, puis ses cuisses, c’était le jackpot assuré. D'ailleurs, elle ne s’en est jamais cachée, pas plus en 66 que lorsque je suis revenu, et que je l’ai retrouvée. Seulement là, elle a mangé méchant.
- Oui, la baffe chez Charbonnier !
- La baffe chez Charbonnier ? Tu rigoles ! D'abord, ce n’est pas une, mais 3 qu'elle a ramassées. Deux tournées ! Et ça, ce n’était que la conclusion d’un règlement de comptes pas piqué des hannetons. Avant les gifles, il y avait eu une explication de texte plutôt sévère. Le couillon de 66 avait mûri, pas mal vécu. Et il y avait fatalement des arriérés, suite à certaines découvertes. Quand tu m'as vu discuter avec elle sur le trottoir, ce n'était que le énième épisode de cette guerre qu'il y eut alors. Entre Marguerite et moi, je peux l'avouer, c'était uniquement sexuel. La baise, et rien d’autre. Elle, ou une autre. J'avais juste besoin de me réfugier entre les bras d'une femme et dormir sur sa poitrine. Rien d'autre. Le gosse qui « foutait définitivement le camp », et le sur-ado qui voulait précipiter le mouvement, et accélérer le temps. Elle ne mentait donc pas, quand elle vous faisait mariner au lycée. Moi, ça m'empêchait de devenir vraiment fou. Et elle, elle asseyait sa notoriété future. Alors, à mon retour, quand j'ai eu enfin la preuve de ses écarts, qu'elle prétendait encore des sentiments, je l'ai écrasée. La donne avait changé. Pas du tout ce qu’elle espérait en tous cas.
- Mais pourquoi vouloir épouser sa meilleure copine, que tu ne connaissais même pas, parait-il ?
- C’est on ne peut plus vrai, Anick ! Avant mon retour, je ne la connaissais pas. Et pourtant, j’aurais du. Je passais devant chez elle au minimum deux fois pas jour. Pour aller au stade, ou chez Marguerite et en revenir.
- Les parents de Marguerite, c'est vrai qu'ils savaient ?
- Evidemment qu’ils savaient. Ils m'aimaient bien ! Comme toi les tiens ! Seule différence, je n'ai jamais osé franchir le pas de ta porte, personne ne m'y avait invité, pas même toi. Je ne suis pas un voleur. Elle est là, l'erreur Manzat ! Une porte qui n’est jamais restée ouverte pour moi ! Y'en a pas d'autres ! Chez Marguerite, j’entrais par la porte, je sortais par la porte également. Et quand j’allais dans sa chambre, ses parents n’étaient pas dupes. Cela peut étonner, mais pourtant bien réel : ils savaient, et ne disaient rien. Parce qu'on ne se cachait pas. Et contre çà, la rumeur publique ne peut que se taire : oui ils couchent ensemble, chez elle. Les parents savent, et nous aussi. Tu fais quoi, contre çà ? Rien ! Souviens-toi que moins de 2 ans plus tard, c’était mai 68. Et c’est notre génération qui a lancé le mouvement. La nôtre, pas celle de nos « vieux ». Aux beaux jours, on passait par la porte du jardin. Mais toujours par la porte. Preuve ? Son père m’avait demandé de faire très attention : une grossesse à son âge, et au mien, ne pouvait qu’apporter des complications. Des emmerdes à vie ! Là, je ne pouvais pas lui donner tort.
- Mais alors, sa fausse-couche ?
- Tu es au courant ?
- Qui ne l’était pas ! Il a bien fallu qu’elle aille à l’infirmerie. Et çà a jasé. Beaucoup ont cru et ont dit que c’était toi…
- Pas toi ?
- Non ! Si cela avait été le cas, tu ne l’aurais pas caché, tu ne te serais pas caché, tu aurais réparé la boulette. Et tu serais revenu tout de suite. Ce n’était pas l’armée qui pouvait t’en empêcher, vu comme tu la manipulais. Donc, pas de retour René, pas de René papa. Il fallait chercher ailleurs.
- Bien vu, Anick. Effectivement, ça ne pouvait pas être de moi. Quand j’ai quitté Tulle, elle avait ses règles, et donc pas de zig-zig pan-pan. On ne les invente pas ces trucs la, tu fais assez la tête quand çà arrive. Et comme je ne l’ai revu que 43 ans plus tard ! Allez ! on s'offre une pause ! Fais-moi un bisou ! Sauf si tu as honte de m’embrasser en public. Et on ira dire bonjour à ton père, avant que la nuit tombe, et que le cimetière ferme. Et aussi la brosse à dents...
- Pour le cimetière, René, il faudra attendre. Il n’est pas enterré à Tulle. Et pour le bisou, je vais t’en offrir des wagons. Si tu savais comme je m’en fous des gens et du qu’en dira-t-on ! J'ai trop attendu pour m'en priver. Allez, laisses-moi rattraper un peu du temps perdu. »
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La banlève ( 2010) extrait n°1 ( complet) Anick le tsunami

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